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Albert Tcheta-Bampa : « et si le Fmi et le gouvernement se trompaient ? »

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[TRIBUNE] – Le Fonds monétaire international croit que le gouvernement Congolais a entrepris depuis un an des efforts de gestion rigoureuse des finances publiques pour améliorer la situation macroéconomique. Mais si ce n’était pas vrai?

La dernière rencontre entre le gouvernement congolais et le Fonds monétaire international (en prélude de ses réunions de printemps 2018) montre des indicateurs macroéconomiques en amélioration :

  • « le taux de croissance du PIB est passé à 3,7% en 2018 alors qu’il était à 2,4% l’année précédente. Une situation que le gouvernement congolais entend pérenniser ;
  • depuis juillet 2017, le franc congolais a ralenti sa dépréciation pour se stabiliser depuis le début de cette année (2018). L’inflation mensuelle a été de 0,71% en février alors qu’elle était à 1,37% en janvier dernier et à 1,86% à la période correspondante de 2017.
  • les réserves de change sont montées de 660 millions USD fin septembre à 993 millions USD frôlant ainsi la barre du milliard à mi-mars 2018 ». (voir par exemple, BCC, 9 mars 2018 et Zoom éco, 18 avril 2018).

Ceci permet au gouvernement de la République démocratique du Congo (RDC) de continuer à  considérer la relative amélioration de la situation macroéconomique comme la résulte de l’efficacité de ses politiques budgétaire et monétaire en particulier, sa « gestion maîtrisée des finances publiques », et au Fonds monétaire international (FMI) de penser que le gouvernement congolais a entrepris des efforts de gestion rigoureuse des finances publiques pour améliorer la situation macroéconomique.

Mais ces jugements du gouvernement congolais et du FMI ne sont-ils pas faux ?

Nous pensons que l’économie congolaise est soutenue depuis plus d’un an par quatre facteurs favorables de court terme, ce dont il faut tenir compte pour expliquer l’amélioration des indicateurs macroéconomiques, le redressement budgétaire qui a entraîné une relative stabilité monétaire:

  • l’augmentation des prix des produits cuprifères et hausse de la production minière;
  • la stabilisation au niveau bas du prix du pétrole et une moindre inflation (induite) ont conduire à un assouplissement monétaire de la Banque Centrale ;
  • la réduction des importations grâce à un ajustement de taux de change. La détérioration des termes de l’échange des produits de base (suite à la baisse de leurs prix) s’est traduite par une dégradation de la balance commerciale depuis 2015, l’année du choc (baisse de la croissance du PIB). L’effet de celui-ci s’est dissipé toutefois au bout de deux ans (i.e. en 2017), grâce sans doute à un ajustement extérieur permis par la dépréciation du taux de change et la compression des importations ;
  • le passage de fait du flottement impur au flottement pur du Franc congolais quand le stock de réserves a atteint un niveau plancher que les autorités ne souhaitaient pas entamer au début de l’année 2017. Depuis janvier 2017, la BCC n’a pas intervenu sur le marché des changes parce qu’elle n’avait plus des devises nécessaires à vendre pour soutenir sa monnaie.

Ces facteurs ne permettent pas aujourd’hui d’attribuer la relative amélioration à la politique macroéconomique menée par les autorités économiques de la RDC.

Les graphiques 1A et 1B montrent que les principales causes de l’amélioration macroéconomique sont le supercycle du Cuivre et la stabilisation du prix du pétrole, la politique macroéconomique n’y contribue pas beaucoup. A partir de l’année 2016, l’évolution de cours du pétrole et celle de cuivre ont changé. Le cours du pétrole a continué à baisser alors que celui du cuivre a connu une reprise de l’augmentation. Le cours du Brent est même passé sous la barre des 30 dollars le baril en janvier 2016 (graphique 2A), le plus bas niveau depuis 2003.

Entre octobre 2016 et juillet 2017, les cours du pétrole et du cuivre ont cru respectivement de 0,5 % et 2,1 %, en moyenne mensuelle. Mais, entre janvier et juin 2017, le cours du pétrole a décru de -3,3 % alors que celui du cuivre a augmenté de 0,7 par mois. Ainsi, depuis le dernier trimestre de l’année 2016, la hausse des prix à l’exportation des produits cuprifères a commencé à aider la balance commerciale à redevenir positive et ceci a réduit la pression sur le taux de change, parce que les recettes des exportations ont augmenté le stock de réserves de change. Ceci a fait qu’un impact plus significatif sur le solde global soit ressenti au courant de cette année 2017.

Enfin, le maintien au niveau bas des prix du pétrole et une moindre inflation ont conduire à un assouplissement monétaire de la BCC. L’un des canaux à travers lesquels le taux de change affecte l’inflation globale est le prix domestique des biens importés qui entre dans l’indice de prix à la consommation (IPC). Les prix de pétrole est l’une des composantes majeures d’IPC. Le poids des dérivés de carburants dans le panier de biens servant de base au calcul de l’IPC représente environ 11,52 % (23 % des prix administrés).

Plus largement, les matières premières expliqueraient 70 % des variations des prix non administrés de l’IPC (BCC, 2017), de manière directe ou indirecte. Le recul dépréciation du franc ou le recul de l’inflation a donc été particulièrement marqué parce que la RDC a un poids du poste « transport-électricité-énergie » élevé dans l’IPC.

Bien que les perspectives de court terme soient éclairées par des facteurs extérieurs favorables, nous pensons que l’économie congolaise est encore au point bas du cycle. Les perspectives de la croissance de moyen-long terme sont obscurcies par plusieurs facteurs, notamment :

  • dans son rôle traditionnel, la politique macroéconomique a pour objectif de maintenir l’activité (PIB, emploi, chômage) proche de son niveau potentiel. Cela ne semble pas être vrai actuellement en RDC. Le taux de chômage au niveau national et celui de sous-emploi sont plus élevés (graphiques 2A et 2B), le taux de croissance est largement en dessous de 10 %, le seuil à partir duquel la croissance peut faire baisser le chômage en RDC ;

  • le chômage structurel est à 40 %, ce niveau élevé ne peut pas être corrigé par l’amélioration de la situation cyclique de l’économie, et dépend de ses caractéristiques structurelles : fiscalité, règles du marché du travail, compétences de la population active. Ce qui condamne la RDC à un ralentissement précoce de sa croissance ;

 

  • les tensions sociales se sont accrues depuis deux ans, consécutive à la baisse du pouvoir d’achat liée à la dépréciation du Franc Congolais. Des mouvements de grèves ont vu le jour dans bien des entreprises et services publics ; le marché du travail est de plus en plus sommaire ; l’accès à l’eau potable et à l’électricité pose problème ; la faim tue des milliers de personnes, l’insécurité est encore présente, surtout à l’est du pays ;

 

  • les perspectives sont aussi obscurcies par le conflit politique depuis la non-organisation des élections prévues en 2016. Des dégradations dans l’environnement institutionnel telles qu’une augmentation des risques politiques et des conflits internes et un médiocre respect de la loi et de l’ordre public freinent la relance effective de la croissance et la mise en œuvre des réformes en profondeur ;

 

  • la RDC a connu, avant même le déclenchement de la crise de 2016, un fléchissement de son rythme de croissance économique. Le faible niveau de croissance en dessous duquel la croissance peut faire baisser le chômage en RDC est une inquiétude légitime sur la perspective de croissance à long terme. Cette inquiétude est renforcée par le caractère quasi général de l’affaiblissement des gains de productivité à travers les secteurs d’activité ;

 

  • il est possible de stimuler l’économie par des politiques monétaires et budgétaires proactives. Mais ces politiques macro-économiques contra-cycliques ne fonctionnent véritablement que lorsque la structure économique est moins rigide. En RDC, les réformes structurelles et politiques macro-économiques ne sont pas complémentaires. La raison est la suivante. Les réformes mises en œuvre depuis plus 2001 ne sont pas en adéquation avec régime de croissance par rattrapage ou imitation : le vrai régime de croissance pour la RDC. Le gouvernement n’a pas encore identifié les vraies sources de croissance d’une économie de rattrapage, comme celle de la RDC. Certes, la sagesse commune nous suggère que la croissance a besoin de la stabilité macroéconomique (ou des prix), mais par-delà cette règle de base pour toutes les économies, ce qui va créer la croissance économique ou stimuler la croissance de la productivité en RDC, c’est l’accumulation des facteurs de production (capital et travail) et l’imitation des technologies  avancées. Donc, c’est très important  d’avoir : (i) l’éducation de qualité pour faciliter les transferts de technologies ; (ii) la réallocation des facteurs ; (iii) l’amélioration des pratiques de management ;

 

  • l’économie congolaise est toujours fortement dollarisée. L’évolution du taux de change entre le dollar américain et le franc congolais influence en grande partie l’activité économique du pays, en transmettant des signaux crédibles sur l’état de santé de l’économie congolaise ;

 

  • les réserves de change s’élèvent à 4 semaines d’importations de biens et services. Ce niveau de réserves est largement inférieur au niveau optimal de réserves de change qui doit pouvoir couvrir les besoins de trois mois (soit 12 mois) d’importation. Ceci indique que la RDC n’a pas encore le niveau requis pour protéger son économie de l’impact des chocs exogènes. Les services du FMI (2013) estiment que le niveau de réserves brutes de la RDC doit se situer entre 10 et 24,7 semaines d’importations non financées par l’aide extérieure. Donc, en RDC, la crise de change est toujours indissociable de l’apparition de déséquilibres persistants, sur le marché de la monnaie ou sur le plan budgétaire, qui entrent en conflit avec la contrainte d’un stock limité de réserves de change.

Peut-être le gouvernement présentera raisonnablement la situation macroéconomique de la RDC et que le FMI va-t-il devoir réviser nettement sa satisfaction sur les présupposés efforts déployés par  gouvernement congolais depuis une année, pour la maîtrise de la situation macroéconomique de la RDC. Que faudrait-il pour que le FMI puisse savoir que les recettes générées par les exportations de ressources naturelles apportent au gouvernement congolais des financements pour améliorer la politique budgétaire, ce qui débouche sur une politique budgétaire moins laxiste ?

Albert TCHETA-BAMPA

Université Paris 1 Sorbonne, Centre d’Economie de la Sorbonne-CES

Correspondance : 106 – 112 boulevard de L’Hôpital 75647 Paris cedex 13

Courriel : albert.tcheta-bampa@univ-paris1.fr

Albert.tcheta@gmail.com

Téléphone : +33652945130

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