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Afrique : «Réduire l’incertitude, redistribuer et inclure», par Makhtar Diop [Interview]

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Les questions de bonne gouvernance et de choix économiques sont étroitement liées, rappelle Makhtar Diop, vice-président de la Banque mondiale pour l’Afrique et ancien ministre de l’Economie et des finances du Sénégal. A ce poste, il a supervisé l’octroi de 9,4 milliards de dollars d’aide au développement à l’Afrique durant l’année 2016, afin de renforcer la sécurité alimentaire et la productivité agricole et d’améliorer l’accès à des sources d’énergies renouvelables, entre autres. Il esquisse les grands axes des politiques d’aide au développement à venir, dans un contexte d’essor économique africain prometteur, certes, mais toujours porteur de lourds défis. L’impératif, plus que jamais, consiste, selon lui, à créer des emplois et à rendre la croissance plus inclusive.

Que pensez-vous du différentiel de croissance entre les pays d’Afrique anglophone et francophone ?
Il me semble que cette division entre grandes aires linguistiques relève surtout d’un vieux mythe. Il ne résiste pas à l’analyse des dernières données dont nous disposons. Un grand pays anglophone, le Nigeria, est entré en récession en 2016 et parmi les pays à taux de croissance élevée figurent aussi des pays francophones comme la Côte d’Ivoire, le Sénégal et la République démocratique du Congo (RDC) – même si ce pays reste fragile.

Nous devons par ailleurs faire attention à la singularité de l’histoire de chaque pays. Certains, en Afrique francophone, ont connu des conflits moins violents qu’en Afrique anglophone, et n’ont pas fait l’expérience du même effet de rattrapage post-conflit. D’autre part, certains pays anglophones avaient des économies gérées de manière très contrôlée. Une fois qu’on les libère, un effet de rattrapage se produit aussi, qui ne figure pas parmi les conditions initiales des pays francophones.

Les trois locomotives de l’Afrique, Afrique du Sud, Nigeria et Angola sont en récession ou en stagnation. Cela compromet-il les espoirs d’essor de l’Afrique ?
Non, cela signifie qu’il faut gérer des périodes de transition en prenant les mesures qui s’imposent pour diversifier les sources de croissance et les recettes budgétaires, qui dépendent largement des ressources liées au pétrole pour l’Angola et le Nigeria.

Cette diversification va permettre de réduire l’impact des importations alimentaires sur la balance des paiements, ainsi que le chômage. Car nous le savons, les économies concentrées sur les secteurs pétroliers et miniers, à forte intensité capitalistique, ne sont pas créatrices d’emplois… Tels sont les défis sur lesquels nous travaillons d’arrache-pied avec les pays concernés.

Voit-on l’urgence qu’il y a à prendre des mesures pour que toute la génération de jeunes qui grossit en Afrique n’aille pas droit dans le mur ?
Cette question est centrale dans toutes les politiques de développement de nos pays clients. Il s’agit d’ajuster l’éducation au secteur productif. Seulement 20 % des étudiants diplômés des universités en Afrique font de l’ingénierie, de la technologie ou des mathématiques. Il faudra par ailleurs améliorer l’accès des jeunes entrepreneurs au crédit, et rendre l’environnement des affaires beaucoup plus attrayant.
Souvent, on pense aux investisseurs directs étrangers lorsqu’on évoque les questions du climat des affaires. En fait, les PME africaines ont des problèmes énormes en termes de procédures administratives.

Il faut travailler sur ces questions pour générer une meilleure croissance en Afrique, sans perdre de vue trois autres points importants dans le secteur primaire, qui emploie beaucoup de gens : l’accès à la terre, la réduction des risques de l’agriculture sous pluie et l’augmentation des surfaces irriguées.

Le Rwanda doit-il être perçu comme un modèle de développement en Afrique ?
De façon générale, je ne crois pas aux modèles. Chaque pays a son histoire, ses spécificités et essaie d’adapter ses institutions à sa réalité. Le Rwanda a traversé de très grandes difficultés et il est parvenu à des résultats très impressionnants, qu’il faut saluer. Il faut apprendre de ce pays sur plusieurs plans : efficacité de l’administration, discipline très claire dans la mise en œuvre des objectifs, volonté de garder le cap, ce qui permet d’investir dans la durée.

Il faut surtout bien comprendre sa société, afin d’avoir un bon contrat social autour des mesures intergénérationnelles qui sont déterminantes pour le développement. Pour que les populations les acceptent aujourd’hui avec l’idée qu’elles paieront peut-être demain, il faut qu’elles aient confiance en l’avenir. D’où la nécessité de réduire les incertitudes politiques et sociales et de mettre en œuvre des politiques redistributives et inclusives, pour que les générations futures en récoltent les fruits.

Faut-il parler de gouvernance plutôt que d’économie en Afrique ?
Les deux forment un tout. Ne pas avoir de bonne gouvernance peut être un obstacle à la croissance. Si les sociétés d’économie mixte ou les distributeurs d’électricité ne sont pas bien gérés, par exemple, la demande sociale dans nos pays ne pourra jamais être satisfaite. A l’inverse, avoir une bonne gouvernance sans croissance peut générer des tensions, des frustrations.

Il faut travailler sur les deux fronts. Au delà de l’augmentation du revenu par tête, il existe des aspirations plus fortes à avoir des institutions qui permettent une meilleure inclusion, pour instaurer des droits sociaux susceptibles d’être respectés.

Que répondez-vous aux critiques, nombreuses en Afrique, à l’encontre de la Banque mondiale ?
Ma réponse est très simple. Supposons que l’on ferme la Banque mondiale. Tous les problèmes posés disparaîtraient-ils ? La vraie question consiste à discuter des solutions. Quand on se montre pragmatique, il existe beaucoup plus de points de convergence qu’on ne le croit. Ceux qui veulent nous enfermer dans ces débats me semblent marqués sur le plan idéologique.

La Banque mondiale a fait des erreurs, qu’elle a reconnues. Des pays ont également fait de nombreuses erreurs, et nous avançons de manière pragmatique. Si l’on discute encore dans certains milieux, en 2016, des erreurs faites il y a 20 ou 30 ans, on n’avancera pas… Ce discours est caduc aujourd’hui.

N’oublions pas non plus que par le passé, nous avions dans certains pays un directeur du commerce très puissant, qui avait le pouvoir de dire qu’il fallait importer ou pas tel ou tel produit, et octroyait des quotas à tel ou tel commerçant. Les ajustements structurels ont mis un terme à cette lourde contrainte. De même, des banques de développement accordaient des crédits à des hommes d’affaires triés sur le volet, qui ne les remboursaient pas forcément. En tant que ministre des Finances au Sénégal, j’ai découvert de mauvaises créances et des remboursements qui duraient depuis des années. Les banques étaient mal gérées et avaient un nombre de mauvais portefeuilles et d’impayés qui n’ont pas été amenés par les ajustements structurels.

Faut-il en conclure que les dirigeants africains ont leur part de responsabilité ?
Les responsabilités sont partagées, en effet, entre les bailleurs de fonds et les dirigeants des pays concernés. Les juges sont les populations. La génération des « Millenials », née au tournant du XXIe siècle, est-elle radicalement différente ?

Oui, elle l’est en effet. Même le concept de diaspora a évolué. Les gens comme moi qui ont étudié en France pensent ensuite à s’installer quelque part pour le reste de leur vie, sur 20 ou 30 ans. Au contraire, les jeunes qui lancent des start-up au Nigeria, par exemple, ne se sentent pas coupés de leurs expériences précédentes et restent en contact avec leurs amis des Etats-Unis ou de Grande-Bretagne, s’ils y ont étudié ou vécu. Et si les opportunités ne sont pas bonnes au Nigeria, rien ne les empêche de prendre l’avion pour tenter l’aventure ailleurs.

C’est une manière de réfléchir très différente. Notre génération était habituée à lire le journal. Maintenant, l’information va vite, avec twitter et les réseaux sociaux. La révolution numérique se ressent dans la sphère du travail, à mon sens.

AFD/Zoom Eco

Blog animé par l’Agence Française de Développement

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