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La scientifique du mois : Christiane Mubikayi ou l’exception féminine dans l’ingénierie nucléaire congolaise

Des études de sûreté du parc nucléaire français au Commissariat général à l’énergie atomique à Kinshasa, Christiane Mubikayi incarne une génération de scientifiques africaines capables d’évoluer au plus haut niveau de la technologie mondiale. Son parcours est exceptionnel, non parce qu’une femme y aurait une place improbable, mais parce que peu de professionnels, femmes ou hommes, réunissent une telle diversité de compétences.
Dans l’ingénierie nucléaire, l’exception n’est jamais un détail. Elle est l’événement improbable qu’il faut anticiper, l’accident hypothétique qu’il faut simuler et la défaillance qu’il faut empêcher. Christiane Mubikayi connaît intimement cette culture de la rigueur. Pendant plusieurs années, elle a exercé au sein de Framatome, anciennement AREVA, comme ingénieure d’étude et de conception thermohydrauliques.
Son travail ne se situait pas à la périphérie de l’industrie nucléaire, mais au cœur de l’une de ses exigences les plus sensibles : la sûreté des réacteurs. Elle a notamment contribué aux études relatives à la tenue en service des cuves du parc nucléaire français, couvrant les réacteurs de 900 et 1 300 MWe ainsi que les paliers N4 et EPR. Ces travaux intervenaient dans le cadre des réexamens de sûreté associés aux visites décennales demandées par l’Autorité de sûreté nucléaire.
Derrière ces expressions hautement techniques se trouve une responsabilité considérable : prévoir le comportement d’un réacteur dans des situations extrêmes, évaluer les conséquences d’une perte de réfrigérant primaire, étudier une défaillance de l’alimentation en eau des générateurs de vapeur et vérifier que les systèmes de sauvegarde peuvent répondre efficacement. Autrement dit, imaginer le pire avec suffisamment de précision pour contribuer à ce qu’il ne se produise jamais.
À l’aide d’outils de simulation, Christiane Mubikayi a participé à la modélisation de transitoires accidentels, à l’analyse des actions des opérateurs et à la vérification d’études destinées notamment à Électricité de France et à l’Autorité de sûreté nucléaire. Elle a également travaillé sur le projet de remplacement des générateurs de vapeur de la centrale nucléaire de Koeberg, en Afrique du Sud, et pris part à la gestion d’audits qualité internes et externes.
Dans cet univers où la moindre approximation peut avoir des conséquences majeures, elle s’est imposée par la maîtrise des calculs, la discipline méthodologique et la capacité à transformer des phénomènes physiques complexes en instruments d’aide à la décision.
Une femme dans un territoire encore masculin
Il serait facile de réduire ce parcours à une formule commode : « une femme dans le nucléaire ». Ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel. Christiane Mubikayi n’est pas une présence symbolique dans un secteur stratégique. Elle y est une actrice technique, formée pour calculer, concevoir, vérifier, valider et gérer.

Elle évolue dans des domaines où les femmes, et plus encore les femmes africaines, demeurent insuffisamment représentées : mécanique des fluides, thermohydraulique, physique nucléaire, aérodynamique, simulation numérique et sûreté des installations énergétiques. Son parcours constitue donc une exception, mais une exception qui interroge davantage les limites du système que les capacités des femmes.
Car la science n’a pas de sexe. Les équations de la mécanique des fluides ne changent pas selon la personne qui les résout, pas plus que les lois de la thermodynamique ne distinguent une voix masculine d’une voix féminine. Si Christiane Mubikayi apparaît aujourd’hui comme une exception, c’est surtout parce que trop peu de jeunes filles sont encore encouragées, orientées et accompagnées vers ces disciplines.
Son itinéraire démontre qu’une femme africaine peut non seulement entrer dans les espaces les plus techniques, mais aussi y assumer des responsabilités directement liées à la sûreté d’infrastructures stratégiques.
Une intelligence scientifique doublée d’une culture managériale
La singularité de Christiane Mubikayi tient également à la complémentarité de sa formation. À l’Université Pierre-et-Marie-Curie, devenue Sorbonne Université, elle obtient d’abord une licence en sciences et technologies, mention ingénierie mécanique. Elle poursuit ensuite deux formations de niveau Master 2 : l’une en management de l’innovation, centrée sur la gestion des compétences et des connaissances, et l’autre en sciences de l’ingénieur, spécialisée en mécanique des fluides, aérodynamique et aéroacoustique, en collaboration avec l’École des Arts et Métiers.
Cette double culture lui permet de comprendre aussi bien les contraintes d’un modèle scientifique que celles d’une organisation. Elle maîtrise la planification, la gestion budgétaire, le pilotage de la qualité, les systèmes d’information, la gestion des données et la coordination des ressources humaines.
Son parcours international en témoigne. À Toronto, elle travaille sur des échangeurs de chaleur et en présente les résultats lors d’une conférence de recherche en ingénierie mécanique et industrielle. À Munich, elle participe à des études numériques en aérodynamique et en aéroacoustique. Chez Siemens, elle pilote la création d’une plateforme de gestion de projet, depuis l’analyse des besoins jusqu’au contrôle qualité. Elle devient également cofondatrice d’une entreprise numérique, La Maison du DIY, où elle conjugue conception technique, étude de marché, gestion des coûts, maîtrise des délais et recrutement.
Chez elle, l’ingénierie ne s’oppose donc pas au management. Elle le nourrit. Le calcul prépare la décision, tandis que l’organisation permet à l’innovation de devenir une réalité.
De l’expérience internationale au service du Congo
Depuis 2022, Christiane Mubikayi exerce comme assistante du Commissaire général au Commissariat général à l’énergie atomique, à Kinshasa. Ce choix donne à son parcours une dimension particulière. Après avoir travaillé sur certaines des technologies nucléaires les plus exigeantes au monde, elle met désormais son expérience au service d’une institution stratégique de la République démocratique du Congo.
Son profil représente un atout pour un pays appelé à structurer davantage ses ambitions dans les domaines du nucléaire civil, de la recherche scientifique, de la santé, de l’énergie, de l’agriculture et de la formation spécialisée. La RDC n’a pas seulement besoin d’équipements ou de partenariats internationaux. Elle a besoin de femmes et d’hommes capables de comprendre les technologies, d’en maîtriser les risques et de les inscrire dans une vision nationale.
Christiane Mubikayi appartient à cette catégorie rare de cadres pouvant faire le lien entre la science de haut niveau, la gestion des projets complexes, la transformation numérique et l’action institutionnelle.
Et derrière l’ingénieure rompue aux simulations d’accidents, aux écoulements turbulents et aux transferts thermiques se trouve également une femme passionnée d’astronomie, de voyages, de tennis et de poésie contemporaine. Comme si, après avoir étudié la matière, l’énergie et les mouvements invisibles des fluides, elle continuait à chercher dans les étoiles et les mots d’autres façons de comprendre le monde.
Christiane Mubikayi est assurément une femme d’exception. Mais la plus belle réussite de son parcours serait qu’il contribue, demain, à rendre moins exceptionnelle la présence des femmes congolaises dans les sciences, le nucléaire et les grandes responsabilités technologiques. Car une exception inspire ; lorsqu’elle ouvre la voie aux autres, elle devient un précédent.
Olivier Kaforo

