Tribune
À chaque bassin économique, ses compétences

TRIBUNE – Comment un pays peut-il manquer simultanément d’emplois pour ses jeunes et de compétences pour ses entreprises ?
Voilà la question à laquelle je suis certaine que Nicole Sulu me demandera de répondre lors de la 12e édition du Forum Makutano, prévue en novembre prochain. C’est précisément celle qui nous préoccupe, mon équipe et moi, depuis le mois de janvier. Je vous raconte.
Le jalon manquant
Depuis juin 2024, nous avons renforcé le cadre de référence du Ministère de l’Éducation Nationale et Nouvelle Citoyenneté afin de mieux orienter la transformation de notre système éducatif. Le Plan quinquennal 2024-2029 a posé le cadre de notre action.
D’autres instruments sont venus le compléter, notamment les stratégies relatives à l’alimentation scolaire et à l’éducation en situation d’urgence, les politiques de formation continue des enseignants primaire et secondaire, le Cadre d’orientations curriculaires (COC), la Politique nationale des technologies de l’information et de la communication pour l’éducation et la formation, ainsi que la Déclaration de Kinshasa sur le financement durable de l’éducation et de la formation.
Un jalon essentiel manquait cependant encore à cet édifice : la Stratégie nationale de l’enseignement technique et professionnel (ETP).
Des projets qui appellent des compétences nouvelles
Pourquoi ? Parce que plusieurs projets structurants, voulus par le Chef de l’État et désormais prioritaires pour le Gouvernement, transformeront profondément les besoins en compétences de notre pays.
Le Couloir vert Kivu-Kinshasa doit concilier la protection des écosystèmes avec le développement agricole et, plus largement, l’essor d’une économie verte.
Le Corridor de Lobito reliera davantage nos bassins miniers aux marchés régionaux et internationaux, tout en favorisant la logistique, la transformation locale et l’emploi.
Quant au programme de développement d’Inga 3, soutenu par la Banque mondiale, il prépare les conditions techniques, institutionnelles et sociales d’un projet énergétique majeur, avec des investissements dans les infrastructures, les services, les compétences et l’emploi au Kongo Central. Or, ces projets ne produiront pleinement leurs effets que si nous formons, dès aujourd’hui, les techniciens, les cadres intermédiaires, les opérateurs et les entrepreneurs dont ils auront besoin.
Deux voies complémentaires
Il faut ici distinguer, sans les opposer, l’enseignement technique et professionnel (ETP) et la formation professionnelle. L’ETP s’inscrit principalement dans le parcours scolaire formel : il forme les jeunes sur plusieurs années, associe enseignements généraux et pratiques, conduit au diplôme d’Etat et prépare aussi bien à l’exercice d’un métier qu’à la poursuite d’études supérieures.
La formation professionnelle est plus souple et plus immédiatement orientée vers l’emploi : elle propose notamment des formations courtes ou modulaires, l’apprentissage, le perfectionnement et la reconversion, au bénéfice des jeunes comme des adultes.
Pour soutenir les projets structurants, ces deux voies devront agir de manière complémentaire.
L’ETP constituera progressivement un vivier durable de techniciens qualifiés, tandis que la formation professionnelle permettra de répondre plus rapidement aux besoins immédiats des entreprises, de perfectionner les travailleurs déjà en activité et de préparer ceux qui doivent acquérir une nouvelle qualification. L’une construit les compétences dans la durée (l’ETP) ; l’autre permet de les adapter plus rapidement aux évolutions du marché du travail (la FP).
Partir du terrain
Alors, nous avons choisi de ne pas commencer par rédiger une stratégie depuis Kinshasa.
La première étape de fond prévue par notre feuille de route a été de regarder la réalité en face : observer les établissements, écouter les enseignants et les apprenants, rencontrer les entreprises et confronter les filières organisées aux besoins réels des territoires. Le diagnostic devait constituer le socle factuel de la stratégie, avant sa rédaction.
Neuf missions ont ainsi été déployées dans neuf villes de huit provinces, autour de cinq grands pôles économiques : le bâtiment et l’industrie de transformation à Kinshasa ; la logistique et le transport dans le Kongo Central ; l’industrie minière dans le Haut-Katanga et le Lualaba ; l’agriculture dans le Kwilu, le Kasaï et le Kasaï Oriental ; ainsi que la pêche et les forêts dans la Tshopo.
Ce travail ne prétend pas épuiser, à lui seul, la diversité des vingt-six provinces, mais la convergence des constats recueillis dans des contextes économiques très différents est suffisamment forte pour nous obliger à agir.
Ce que le diagnostic nous apprend
Le premier enseignement est le plus structurant : notre difficulté ne réside pas seulement dans le nombre de filières organisées, mais dans leur pertinence. Dans plusieurs territoires diagnostiqués, des filières historiques continuent d’être organisées par habitude et facilité, alors que les économies locales évoluent et réclament d’autres compétences.
Dans les bassins miniers, les besoins se concentrent, par exemple, sur la conduite d’engins lourds, la sécurité et les technologies numériques.
Dans le Kongo Central, le port en eaux profondes de Banana crée des besoins en logistique, en construction et en hôtellerie. Dans la Tshopo, le transport fluvial et la maintenance industrielle doivent occuper une place plus importante.
Le deuxième enseignement est qu’un enseignement ne devient pas technique simplement parce qu’il en porte le nom !
Dans plusieurs établissements visités, les ateliers sont vétustes, les équipements insuffisants ou inutilisables, et les travaux pratiques finissent par devenir des démonstrations théoriques.
Parallèlement, le sous-secteur manque d’enseignants suffisamment spécialisés et régulièrement formés aux technologies nouvelles. Il nous faudra donc agir ensemble sur les programmes, les équipements et les compétences des enseignants : moderniser l’un sans les deux autres ne produirait pas les résultats attendus.
Le troisième enseignement concerne le passage de la formation à l’emploi. Les stages existent, mais ils restent trop souvent informels et insuffisamment encadrés. Dans le Kongo Central, par exemple, près de 97 % des établissements déclarent envoyer leurs élèves en stage, alors que seulement 3 % disposent de conventions formelles avec les structures d’accueil. Nous formons également sans suivre suffisamment ce que deviennent les diplômés, alors que leur insertion professionnelle devrait être l’un des premiers indicateurs de la pertinence d’une filière.
Repenser la pertinence des filières
Nous ne devons plus maintenir une filière simplement parce qu’elle existe, mais parce qu’elle prépare effectivement les jeunes à exercer un métier, à entreprendre ou à poursuivre des études technologiques.
Cela ne signifie pas fermer indistinctement des filières. Cela signifie les évaluer, province par province, au regard des compétences qu’elles transmettent, de la qualité des apprentissages pratiques, des perspectives d’emploi ou d’entrepreneuriat qu’elles ouvrent et des besoins économiques du territoire. Certaines devront être renforcées et modernisées ; d’autres devront évoluer, être regroupées ou céder progressivement la place à des formations plus pertinentes pour la région.
La future stratégie devra ainsi faire correspondre plus étroitement la carte des formations à celle des bassins économiques. Mais elle ne devra pas réduire l’éducation aux seuls besoins immédiats des entreprises. L’ETP doit aussi transmettre des compétences solides, transversales et transférables, préparer à l’auto-emploi, à la création d’entreprises, à l’innovation locale et à la poursuite d’études supérieures. C’est à cette condition qu’il deviendra une véritable voie de choix et de transformation nationale.
La réponse est dans l’alignement
La réponse à la question posée au début de cet article s’éclaircit. Le chômage des jeunes et la pénurie de compétences peuvent coexister lorsque l’offre de formation, les équipements, les pratiques pédagogiques et les partenariats avec les entreprises évoluent moins vite que l’économie. C’est une question de pertinence des filières, de qualité des apprentissages pratiques et de passage effectif de la formation à l’emploi.
Passer de la stratégie à l’action
Notre ambition est de faire de l’enseignement technique et professionnel non plus une orientation par défaut, mais une voie d’excellence, d’autonomie et de transformation nationale. À chaque bassin économique devra progressivement correspondre un bassin de compétences.
À chaque filière devra correspondre une perspective réelle de qualification, d’emploi, d’entrepreneuriat ou de poursuite d’études. C’est à cette condition que les grands projets de la République deviendront aussi de grandes opportunités pour la jeunesse congolaise.
La Stratégie nationale de l’ETP devrait être finalisée en novembre 2026. Sa publication ne constituera pas un aboutissement. Elle ouvrira le temps le plus exigeant : celui du financement, de la mise en œuvre, du suivi des résultats et des ajustements nécessaires. En réalité, le véritable travail commencera alors.
Nous sommes l’éducation nationale, nous préparons l’avenir de nos enfants, nous construisons la Nation.
Raissa MALU
























