Afrique
Interconnexion électrique Angola-RDC-Zambie : le départ de Trafigura fragilise un projet clé pour les mines de cuivre et de cobalt

Le retrait du groupe suisse Trafigura du projet d’interconnexion électrique entre l’Angola, la République démocratique du Congo (RDC) et la Zambie dépasse largement le cadre d’un simple changement d’investisseur. Il met en lumière une réalité devenue incontournable : dans le Copperbelt, l’électricité est désormais l’un des principaux facteurs qui conditionnent la croissance de l’industrie du cuivre et du cobalt.
Alors que la demande mondiale pour ces deux minerais stratégiques continue de progresser, portée par la transition énergétique, les batteries électriques et les technologies numériques, la capacité de production minière de la RDC se heurte à une limite bien connue : l’insuffisance de l’offre énergétique.
Un projet stratégique fragilisé
En juillet 2024, Trafigura, l’entreprise angolaise ProMarks et le gouvernement angolais avaient conclu un protocole d’accord visant à étudier la faisabilité d’une vaste infrastructure électrique régionale.
Le projet prévoyait la construction d’une ligne à haute tension en courant continu capable d’acheminer jusqu’à 2.000 MW d’électricité produite par les barrages hydroélectriques angolais vers les principaux bassins miniers de la RDC et de la Zambie.
L’objectif était double. D’une part, répondre aux besoins croissants des compagnies minières confrontées à un déficit chronique d’électricité. D’autre part, permettre à l’Angola de valoriser son important potentiel hydroélectrique en exportant son surplus vers ses voisins, tout en renforçant son intégration au sein du Southern African Power Pool (SAPP).
Selon certaines sources citées par Reuters, Trafigura s’est finalement retirée du projet. Les autorités angolaises assurent néanmoins que les discussions se poursuivent avec d’autres partenaires potentiels, sans préciser l’identité des investisseurs susceptibles de reprendre le dossier.
Pour certains spécialistes, ce départ constitue un revers pour un projet considéré comme l’une des principales solutions aux contraintes énergétiques de la région. Il ne remet toutefois pas en cause la volonté des trois pays de développer des infrastructures électriques transfrontalières.
Une production minière limitée par le manque d’électricité
La RDC est aujourd’hui le premier producteur mondial de cobalt et le deuxième producteur mondial de cuivre. Les perspectives de croissance restent importantes, notamment dans les provinces du Lualaba et du Haut-Katanga où plusieurs projets d’expansion sont en cours. Mais, cette dynamique repose sur une condition essentielle : disposer d’une alimentation électrique stable.
Le ministère congolais des Mines estime que le déficit énergétique destiné aux opérateurs miniers dépasse déjà 1.500 MW.
Dans plusieurs exploitations, les interruptions de courant obligent encore les entreprises à recourir à des groupes électrogènes alimentés au diesel, une solution coûteuse qui réduit la compétitivité des producteurs et augmente leur empreinte carbone.
Le complexe minier de Kamoa-Kakula illustre parfaitement cette réalité. Exploité par Ivanhoe Mines, il figure parmi les plus grands projets cuprifères au monde. Pour fonctionner à pleine capacité, avec ses trois phases de production et sa future fonderie, le site aura besoin d’environ 240 MW d’électricité. À ce jour, il ne dispose que d’une partie de cette puissance à partir du réseau hydroélectrique, complétée par des centrales diesel utilisées comme solution de secours.
Cette situation n’est pas isolée. La plupart des nouveaux projets miniers de grande envergure dépendent directement de l’amélioration des infrastructures électriques régionales.
L’Angola, futur exportateur d’énergie ?
Pour répondre à cette demande croissante, l’Angola apparaît comme un partenaire stratégique. Le pays a investi depuis plusieurs années dans de grands barrages hydroélectriques qui produisent aujourd’hui davantage d’électricité que le marché national ne peut en absorber.
Selon la Banque africaine de développement, l’Angola dispose actuellement d’environ 1,5 GW de capacité hydroélectrique inutilisée. Ce surplus pourrait atteindre près de 3,5 GW d’ici 2027 avec l’entrée en service de nouvelles infrastructures.
Dans ce contexte, l’exportation d’électricité vers les régions minières de la RDC représente une opportunité économique majeure pour Luanda. Elle permettrait de rentabiliser les investissements réalisés dans le secteur énergétique tout en consolidant son rôle de fournisseur régional d’électricité.
Pour Kinshasa, cette coopération offrirait une réponse relativement rapide à un déficit qui freine les investissements industriels.
Les projets alternatifs se multiplient
Le retrait de Trafigura ne signifie pas l’abandon des ambitions régionales en matière d’interconnexion électrique.
Plusieurs initiatives continuent d’être développées. La société Meridia Energy travaille notamment sur deux projets majeurs.
Le premier prévoit une ligne
Soyo-Inga-Cabinda pouvant transporter jusqu’à 800 MW, pour un investissement estimé à 450 millions de dollars.
Le second consiste en une liaison Lauca-Kolwezi de 1 400 MW, évaluée à environ 1,25 milliard de dollars.
Les deux infrastructures visent une mise en exploitation commerciale à l’horizon 2030.
Ces lignes permettraient d’alimenter directement les zones industrielles de Kolwezi tout en soutenant le développement du corridor de Lobito, devenu l’un des axes logistiques les plus stratégiques pour l’exportation du cuivre et du cobalt africains vers les marchés internationaux.
Parallèlement, la société américaine Hydro Link prépare également une interconnexion entre l’Angola et la RDC. Ce projet, estimé à 1,5 milliard de dollars, prévoit la construction d’une ligne d’environ 1 200 kilomètres accompagnée de cinq postes électriques destinés à alimenter principalement les provinces minières du Lualaba et du Haut-Katanga.
En attendant Inga 3
Malgré ces projets régionaux, la solution de long terme reste le développement des capacités nationales de production.
Le projet Inga 3 demeure l’infrastructure la plus attendue pour transformer durablement le paysage énergétique congolais. Sa réalisation permettrait non seulement d’alimenter les industries minières, mais aussi d’accélérer l’électrification du pays et le développement d’activités industrielles à plus forte valeur ajoutée.
En attendant, Kinshasa et Luanda poursuivent leurs discussions sur d’autres projets de connexion électrique, notamment une ligne entre Malanje et Fungurume ainsi qu’une seconde liaison reliant la province angolaise du Zaïre au complexe d’Inga. À terme, ces infrastructures pourraient permettre un transfert pouvant atteindre 2 000 MW.
Le développement du Copperbelt entre dans une nouvelle phase. Pendant longtemps, les débats se concentraient sur l’accès aux gisements, les investissements miniers ou encore les infrastructures ferroviaires et portuaires. Aujourd’hui, la disponibilité de l’électricité devient un facteur tout aussi déterminant.
Dans un contexte où les investisseurs recherchent des minerais produits avec une faible empreinte carbone, l’accès à une énergie hydroélectrique abondante constitue également un avantage concurrentiel. Les grands producteurs de cuivre et de cobalt devront désormais sécuriser non seulement leurs réserves minières, mais aussi leurs sources d’approvisionnement énergétique.
Le retrait de Trafigura rappelle que les projets régionaux restent sensibles aux évolutions des partenariats financiers et industriels. Il ne remet cependant pas en cause la tendance de fond : la coopération énergétique entre l’Angola, la RDC et la Zambie apparaît comme une condition essentielle pour soutenir l’expansion du Copperbelt et renforcer la place de l’Afrique dans les chaînes de valeur mondiales des minerais critiques.
Olivier KAFORO
























