Afrique
Afrique : la Déclaration de Nairobi redéfinit la bataille géoéconomique mondiale sur le continent

À Nairobi, les sourires diplomatiques et les promesses d’investissements n’auront pas suffi à masquer la profondeur du basculement stratégique en cours.
Adoptée le 12 mai 2026 à l’issue du sommet Africa Forward, la Déclaration de Nairobi marque une rupture majeure dans les relations entre l’Afrique, la France et les grandes puissances engagées dans la compétition mondiale pour le continent.
Plus qu’un simple communiqué final, ce document de vingt et une pages accompagné de trois annexes sur la sécurité, les déséquilibres macroéconomiques et le partenariat économique dessine les contours d’une nouvelle doctrine géopolitique où l’Afrique cesse progressivement d’être perçue comme un espace d’assistance pour devenir un centre névralgique des rivalités industrielles, énergétiques et technologiques.
Fin progressive du modèle Afrique-France traditionnel
Le changement est visible dès l’architecture du sommet. Longtemps dominées par une logique verticale héritée de la Françafrique, les relations Afrique-France semblent entrer dans une nouvelle phase.
Nairobi rompt partiellement avec ce schéma historique en confiant la coprésidence du sommet au Kenya, puissance régionale montante, tout en accordant une place inédite aux institutions financières africaines et aux grands groupes privés du continent.
Cette évolution traduit une réalité désormais admise dans plusieurs chancelleries occidentales : la France n’est plus la puissance dominante en Afrique. Elle évolue désormais dans un environnement fortement concurrentiel marqué par la montée en puissance de la Chine, de la Russie, de la Turquie, des Émirats arabes unis, de l’Inde et des États-Unis.
Les secteurs stratégiques au cœur de la nouvelle bataille
Le pilier économique de la Déclaration repose sur l’Africa-France Impact Coalition (AFIC), une plateforme permanente réunissant une quarantaine de dirigeants africains et français. Les 23 milliards d’euros annoncés à Nairobi constituent le principal signal politique du sommet.
Mais au-delà des montants, c’est l’orientation des investissements qui révèle les véritables priorités stratégiques : transition énergétique, intelligence artificielle, infrastructures numériques, agriculture, santé et économie bleue.
Ces secteurs correspondent précisément aux futurs moteurs de la croissance mondiale.
L’Afrique apparaît désormais comme un acteur central de la transition énergétique globale grâce à ses réserves de minerais critiques indispensables aux technologies vertes ainsi qu’à son immense potentiel en énergies renouvelables.
En consacrant plus de quatre milliards d’euros au secteur énergétique, Paris cherche à repositionner ses entreprises dans un environnement où la compétition internationale devient de plus en plus agressive.
La finance devient une arme géopolitique
Le véritable tournant du sommet réside toutefois dans un changement de paradigme financier.
Pour la première fois, l’accent est moins mis sur l’aide publique au développement que sur la réduction du risque financier lié aux investissements africains.
Cette évolution est majeure. Malgré leur potentiel, plusieurs économies africaines continuent d’emprunter à des coûts très élevés en raison de la perception du risque par les marchés internationaux. Cette situation limite fortement les investissements structurants.
La Déclaration de Nairobi tente d’apporter une réponse systémique à cette problématique en érigeant ATIDI en plateforme panafricaine de garantie des investissements. La Banque africaine de développement est chargée de structurer cette architecture destinée à sécuriser les financements et à jouer un rôle de garantie de première perte.
Derrière cette innovation technique se cache un enjeu hautement stratégique : la souveraineté financière africaine.
Jusqu’ici, les mécanismes de sécurisation des investissements dépendaient essentiellement d’institutions occidentales.
Avec ATIDI, les dirigeants africains cherchent désormais à bâtir leurs propres instruments de crédibilisation financière.
Le nucléaire civil entre dans la compétition africaine
Autre signal géopolitique fort : l’entrée officielle du nucléaire civil dans le partenariat Afrique-France. Ce sujet était largement absent des précédents sommets.
Son apparition reflète l’intensification de la compétition avec la Russie, notamment à travers Rosatom qui multiplie les accords nucléaires en Afrique, notamment au Burkina Faso, au Mali, au Niger ou encore en Ouganda.
Or, le nucléaire dépasse largement la seule question énergétique. Il crée des dépendances technologiques, industrielles et diplomatiques sur plusieurs décennies.
En intégrant ce dossier dans la Déclaration, Paris cherche clairement à empêcher une domination russe du nucléaire civil africain.
Une Afrique plus offensive face aux déséquilibres mondiaux
Le «Call to Action» annexé à la Déclaration constitue également un tournant politique important. Les dirigeants africains y dénoncent implicitement les surcapacités industrielles mondiales, les subventions massives et certaines pratiques commerciales jugées défavorables à l’industrialisation du continent.
Sans citer directement Pékin ni Washington, le texte vise clairement les deux principales puissances économiques mondiales. Cette posture illustre une évolution notable du discours africain : le continent ne veut plus uniquement attirer des investissements étrangers, mais aussi défendre ses propres capacités industrielles dans une mondialisation jugée déséquilibrée.
Les silences révélateurs du sommet
Si Nairobi marque une transformation stratégique importante, certains silences demeurent particulièrement révélateurs. La question de la dette africaine reste peu abordée alors qu’elle constitue l’un des principaux freins au financement du développement.
Le franc CFA, sujet hautement sensible en matière de souveraineté monétaire, est totalement absent des discussions officielles. Les questions migratoires, la circulation des talents et la gouvernance démocratique occupent également une place marginale.
Ces absences traduisent un glissement progressif des priorités occidentales vers des préoccupations essentiellement sécuritaires, énergétiques et économiques.
Vers un nouvel ordre multipolaire
Le sommet Africa Forward apparaît ainsi comme un moment charnière dans les relations internationales contemporaines. Il acte progressivement la fin du modèle historique Afrique-France fondé sur l’assistance publique et l’influence politique directe.
À sa place émerge une relation plus pragmatique dominée par les investissements, les garanties financières, la compétition technologique et les rivalités géopolitiques.
Dans cette nouvelle configuration mondiale, l’Afrique n’apparaît plus comme une périphérie du système international, mais comme l’un des centres de gravité du monde multipolaire en construction.
Olivier KAFORO
























