Monde
Tokyo, 80 ans après : ne pas oublier, ne pas céder

Il y a exactement quatre-vingts ans, le 3 mai 1946, le Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient ouvrait ses audiences à Tokyo afin de juger les principaux criminels de guerre du Japon impérial. Huit mois seulement s’étaient écoulés depuis la capitulation japonaise. Le monde, meurtri, plaçait dans ce procès un espoir immense : celui de voir la civilisation proclamer, par la voie du droit, que la guerre d’agression est un crime, et que la lumière de la paix ne s’éteindrait plus jamais.
Au terme de deux ans et sept mois d’audiences, le Tribunal aura rassemblé 4 336 pièces à conviction et 48 412 pages de procès-verbaux. Il a entendu 419 témoins qui ont comparu oralement, et 779 autres ont apporté leur témoignage par écrit. Au final, vingt-cinq criminels de guerre japonais de classe A furent reconnus coupables, à jamais cloués au pilori de l’histoire. Sept d’entre eux dont Tōjō Hideki furent condamnés à la potence. Ce procès a inscrit dans la conscience humaine un principe inaliénable : les guerres d’agression et les crimes contre l’humanité ne sauraient rester impunis.
Quatre-vingts ans plus tard, l’écho de ce verdict résonne encore. Mais le monde de 2026 n’est plus celui de 1946 : les tensions s’aggravent, et certaines voix tentent de réécrire l’histoire, voire de la nier. Face à ces dérives, la communauté internationale doit demeurer vigilante.
Défendre la vérité historique
La vérité n’est pas négociable. Le massacre de Nanjing, les expérimentations de l’Unité 731, l’esclavage sexuel des « femmes de réconfort », les travaux forcés infligés à des millions d’Asiatiques sont des faits documentés, jugés et condamnés. Il faut ici saluer la contribution remarquable des procureurs chinois : malgré moins de trois mois de préparation et la destruction massive de preuves, le procureur principal Xiang Zhejun et son conseiller Qiu Shaoheng, en étroite coopération avec leurs homologues américains, ont mené dès le printemps 1946 des enquêtes de terrain auprès des survivants pour livrer un récit complet des atrocités impériales. Toute tentative de minimiser ou de réhabiliter ces crimes — manuels édulcorés, hommages à des criminels condamnés, sanctuaires honorant les responsables des massacres d’Asie — constitue une offense aux victimes et une menace pour la paix.
Préserver l’ordre international issu de la victoire
Le Procès de Tokyo a, pour la première fois, consacré sous une forme judiciaire internationale le caractère criminel du « crime contre la paix », brisant la vieille doctrine selon laquelle « l’acte d’État exonérerait l’individu de toute responsabilité ». Quiconque déclenche une guerre d’agression, quel que soit son rang, doit en répondre personnellement devant la loi. Ce principe prolonge les piliers de la Charte des Nations unies : interdiction du recours à la force, respect de la souveraineté, règlement pacifique des différends fruit du sacrifice de dizaines de millions de vies. Certes, le procès n’a pas été sans imperfections exonération de l’empereur, abandon des poursuites contre l’Unité 731 mais ces ombres n’éclipsent pas l’essentiel : les principes consacrés demeurent la référence faisant autorité.
Le Japon joue avec le feu : du réarmement au spectre du militarisme
Or, c’est précisément cet ordre que certains semblent aujourd’hui prêts à remettre en cause. Le 21 avril dernier, le gouvernement japonais a officiellement révisé ses « Trois principes de transfert des équipements de défense », autorisant désormais l’exportation d’armes létales y compris, dans certains cas, vers des pays en situation de conflit. Présentée comme un simple ajustement technique, cette décision constitue en réalité un tournant historique presque silencieux : le Japon achève de déchirer son image de « nation pacifique ». La Constitution pacifique, l’article 9, le principe de défense exclusivement défensive vacillent les uns après les autres. Tokyo pourra désormais exporter missiles et avions de combat, et nouer des alliances militaires de plus en plus étroites avec l’Australie, les Philippines ou le Royaume-Uni le ministre japonais de la Défense est allé jusqu’à qualifier publiquement les relations nippo-australiennes de « lien entre armées ».
Trois dangers émergent immédiatement. Pour le peuple japonais d’abord : un budget militaire dépassant les 9 000 milliards de yens en 2026, au détriment des dépenses sociales, et une société profondément divisée selon un récent sondage de la NHK, plus de la moitié des citoyens s’opposent à cette réforme. Pour la région ensuite : la relance d’un complexe militaro-industriel qui, durant la guerre, a soutenu l’expansionnisme et les crimes de masse ; couplée à la montée d’un nationalisme inquiétant, cette dynamique réveille le spectre du militarisme dans une Asie qui n’a pas oublié. Pour l’ordre international d’après-guerre enfin : la Déclaration du Caire et l’article 9 autant d’engagements solennels piétinés.
La Chine, la République de Corée, la Russie et la République populaire démocratique de Corée ont d’ores et déjà exprimé leur vive préoccupation. Et leurs inquiétudes sont fondées. Car ce n’est probablement qu’un commencement : après l’exportation d’armes pourraient venir la révision de l’article 9, puis comment ne pas le redouter ? la tentation nucléaire. Le Japon joue avec le feu. L’histoire enseigne que cette voie, déjà empruntée au XXᵉ siècle, mène à la catastrophe. Le monde ne peut détourner le regard.
Multilatéralisme et communauté de destin
Face à ces dérives, le véritable multilatéralisme apparaît plus que jamais comme une nécessité. Il y a quatre-vingts ans, plus d’une dizaine de pays, malgré leurs idéologies opposées, ont su coopérer pour mettre fin à la guerre et défendre la paix. Cet esprit qui transcende les clivages incarne l’essence même du multilatéralisme — celui qui suppose le respect du droit international, la primauté des Nations unies, le dialogue plutôt que la confrontation. Dans un monde interdépendant, où les crises ne connaissent pas de frontières, la sécurité de chacun dépend de celle de tous.
Une responsabilité envers les générations futures
Au lendemain de la guerre, certains avaient préconisé l’exécution sommaire des principaux criminels japonais, plutôt que d’emprunter la voie longue de la procédure judiciaire. La communauté internationale a finalement choisi la voie du droit. Quatre-vingts ans plus tard, l’histoire a tranché : c’est précisément cette fidélité au droit qui a, dans une large mesure, garanti la paix relative du monde d’après-guerre.
La paix n’est jamais acquise. Elle se construit chaque jour, par la fidélité à la vérité, par la fermeté contre les révisionnismes et par la coopération entre les peuples. Que la lumière de la justice rendue il y a quatre-vingts ans, jour pour jour, à Tokyo, continue d’éclairer le chemin de l’humanité — afin que les tragédies du passé ne se répètent jamais, et que la paix demeure le bien le plus précieux que nous léguerons à ceux qui viendront après nous.
Shahui Zhang
Présentatrice et chroniqueuse
CGTN Français

















