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Antonio Pedro : « comment relancer les économies en Afrique centrale après le coronavirus? »

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Le directeur du Bureau sous-régional Afrique centrale de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA), Antonio Pedro indique les pistes de solutions pour relancer les économies des pays de la sous-région centrale.

Dans une Tribune intitulée : « l’après Covid-19 : surmonter le double péril du nouveau coronavirus en Afrique centrale », il fait un état de lieux de la situation économique et indique les défis auxquels les pays de l’Afrique centrale vont faire face après la pandémie du Coronavirus. Ci-dessous, l’intégralité :

Ce n’était pas un cauchemar: cela est arrivé

Mis à part les théories du complot, la pandémie a touché les riches et les pauvres, les pays développés et les pays en développement, les vieux et les jeunes, les légendes de la musique et les Premiers ministres et même un célèbre virologue comme Peter Piot, directeur de la London School of Hygiene & Tropical Medicine et l’un des découvreurs du virus Ebola; bref, nous avons tous été touchés et de manière apocalyptique!

Des mesures draconiennes ont été prises. Les États membres ont déclaré l’état d’urgence, des couvre-feux ont été imposés, des cabinets de guerre ont été établis, le confinement est devenu une norme et les soldats sont sortis des casernes pour faire respecter cette mesure. 

Et plus encore; les frontières ont été fermées, compromettant les moyens de subsistance des commerçants transfrontaliers informels, en particulier les femmes, et causant des ravages dans les pays en développement sans littoral tels que le Tchad et la République centrafricaine. 

Des vols ont été suspendus et de nombreux avions sont restés cloués au sol. 

Instabilité macroéconomique accrue

Durant la pandémie de la Covid-19, les prix du pétrole ont chuté en dessous de 20 USD le baril en raison de la dynamique de l’offre et de la demande ainsi que des guerres de prix entre la Russie et l’Arabie saoudite, ont aggravé l’instabilité macroéconomique dans les pays dépendants des exportations de pétrole. L’on peut en citer quelques-uns en Afrique centrale comme l’Angola, le Tchad, le Congo, le Gabon et la Guinée équatoriale.

Nous avons assisté à un Jeudi Noir, et sommes entrés dans un marché à la baisse avec des actions chutant de près de 30% en-deçà des chiffres records. Les entreprises ont déclaré faillites et des sauvetages massifs nous ont rappelé l’effondrement économique mondial et la crise financière de 2008 et l’histoire «trop grand pour faire faillite». La firme Boeing avait besoin de milliards d’aide pour survivre. Certaines compagnies aériennes se sont effondrées, l’IATA estimant les pertes de ce secteur industriel à 84 milliards de dollars en 2020.

Les usines sont restées fermées, les restaurants aussi. L’industrie des jeux et du divertissement a été durement touchée avec la fermeture des théâtres, des musées et des salles de concert. Le sport n’a pas été épargné non plus ; après une interruption de 3 mois, s’en sont suivis de rencontres surréalistes joués à huis clos sans spectateurs, à l’instar du derby Everton-Liverpool Merseyside qui, en temps normal, aurait attiré des dizaines de milliers de fans. 

À la consternation de beaucoup, en raison de l’interdiction de la vente de l’alcool pendant la période du confinement, et du manque de capacité de stockage, les sociétés brassicoles en Afrique du Sud ont dû déverser l’équivalent de 400 millions de bouteilles de bière, les détaillants ayant cessé de se faire livrer la bière.

Partout, des emplois ont été perdus, poussant de nombreuses personnes au seuil de pauvreté, notamment dans le secteur informel. Pour le 2è trimestre 2020, l’OIT a estimé une baisse des heures de travail mondiales équivalente à 305 millions d’emplois à temps plein.

Elle a également indiqué que 1,6 milliard de travailleurs de l’économie informelle seraient fortement touchés par les mesures de confinement, en particulier dans les pays en développement dépourvus de filets de sécurité appropriés. 

Les pays se retrouvent dans un gouffre financier

Les chaînes d’approvisionnement mondiales ont été perturbées, la domestication de la production et de l’approvisionnement a augmenté, ce qui a conduit les analystes à indiquer que le rythme de la déglobalisation était irréversible.

Alors que les économies s’effondraient, la restructuration de la dette a dominé le discours politique, car le manque de liquidité financière risquait de plonger les nations dans un trou financier encore plus profond. Les sociétés de notation étaient présentes, plusieurs pays étant inquiets que tout mouvement précipité de restructuration de la dette ou un appel à l’annulation de la dette pourrait conduire à une dégradation du «statut indésirable», leur fermant ainsi l’accès aux marchés!

Contrairement à 2008, la crise sanitaire du Coronavirus était différente. La COVID-19 a été une crise sanitaire, économique, sociale et humanitaire unique et tragique, avec tous les pays du monde touchés, des millions de personnes infectées et des centaines de milliers de morts, y compris Manu Dibango, dont le titre à succès sorti en 1972, Soul Makossa a inondé les pistes de danse dans le monde entier. 

Les masques et les désinfectants sont devenus une illustration de notre peur et du danger croissant auquel nous étions tous confrontés.

Nos habitudes et nos coutumes ont été éprouvées. Le commerce électronique a explosé et de nouvelles applications ont offert des solutions à la vie en mode confinée. Nous avons appris à prendre des distances sociales et à naviguer entre Microsoft Teams, Zoom, Webex, Bluejeans, Skype for Business et de nombreuses autres plates-formes, le télétravail s’étant imposé. L’avenir du travail a changé sous nos yeux, illustrant mieux le concept selon lequel les pays pourraient passer à une économie de la connaissance et à une société numérique, et les anciennes pratiques désormais obsolètes.

Nous sommes résilients

Au milieu des souffrances et des ravages causés par la COVID-19, nous avons été témoins des meilleurs moments de l’humanité. Des vieux ennemis ont oublié leurs vieilles querelles et se sont réunis pour le bien commun, certaines sanctions ont été levées pour des raisons humanitaires et les combats ont connu une trêve.

Unir les forces pour sauver des vies

L’ONU est venue en force soutenir les gouvernements dans la réponse sanitaire et socio-économique aux niveaux mondial, régional et national. Le Secrétaire général de l’ONU a exhorté le monde à «travailler ensemble pour sauver des vies, alléger les souffrances et atténuer les conséquences économiques et sociales bouleversantes» de la COVID-19. Il a appelé les pays à reconstruire mieux afin que l’après COVID-19 soit plus pure, plus écolo, plus sain, plus sûr et plus résilient.

Les ministres africains des finances se sont réunis, sous l’impulsion de la Secrétaire exécutive de la CEA, le Dr Vera Songwe, et à la lumière du rapport fondateur de la CEA intitulé «COVID-19 en Afrique: protéger les vies et les économies», qui a fourni une évaluation précoce des impacts socio-économiques de la pandémie sur l’Afrique et les réponses à y apporter, pour définir des mesures visant à restaurer la croissance et l’espoir sur le continent. 

Il s’agissait notamment d’un appel à: 100 milliards de dollars EU pour la relance économique; 100 milliards de dollars pour la réponse sanitaire; un soutien budgétaire de la Banque mondiale renforcé par des ressources; un meilleur accès aux décaissements d’urgence du FMI grâce à sa fenêtre de facilité de crédit rapide et à d’autres facilités d’urgence; un moratoire de deux ans pour la dette de toute l’Afrique afin de fournir un espace budgétaire aux gouvernements souffrant de pertes de revenus importantes; une attribution de droits de tirage spéciaux (DTS) afin de fournir des liquidités supplémentaires pour le développement du secteur privé; et la mise en place d’un fonds commun de créance (FCC) pour gérer la dette commerciale de l’Afrique. 

Des entretiens qui ont suivi avec le G20, le Club de Paris, le FMI, la Banque mondiale, les bailleurs privés et les agences de notation ont façonné l’architecture de la réponse financière de l’Afrique à la pandémie.

Un double péril à coup sûr

En septembre 2017, les États membres de l’Afrique centrale ont adopté le Consensus de Douala sur la diversification économique et le programme Made in Central Africa, des cadres que la CEA a élaborés en réponse à l’instabilité macroéconomique créée par la baisse des prix des matières premières en 2014. 

En construisant des économies résilientes et structurellement transformées dans la sous-région, l’Afrique centrale briserait enfin les cycles vicieux des booms et des contractions associés à sa dépendance excessive à l’exportation des matières premières. La COVID-19 a rendu cet impératif plus évident et urgent.

Les prévisions de la CEA prévoyaient que, dans le pire des cas, l’économie africaine passerait de la croissance du PIB de 3,2% prévue pour 2020 à -2,6%, annulant deux décennies de gains tirés des réformes soutenues et une croissance positive. Les pays africains exportateurs de pétrole devraient à eux seuls perdre 65 milliards de dollars américains en 2020. 

La COVID-19 a durement touché l’Afrique centrale, principalement par les canaux de transmission des produits de base et du tourisme et la contraction de la demande intérieure. La pandémie a déclenché des perturbations du commerce international et un ralentissement de l’activité économique mondiale avec une baisse importante de la demande de biens et services, y compris le tourisme. Nos projections ont montré que les pays de la sous-région perdraient collectivement 4,1% de leur PIB prévu précédemment.

La sous-région a exporté la plupart de ses marchandises vers l’Asie (53%) et l’Europe (29%), deux des quatre régions les plus touchées par la COVID-19. Le ralentissement de la croissance dans le reste du monde, en particulier en Chine, a entraîné une baisse de la demande pour de nombreux produits d’exportation de l’Afrique centrale. 

Cette situation a eu un impact négatif sur les exportations et les revenus de l’Afrique centrale, les prix du pétrole, des minéraux, du cacao et d’autres produits de base ayant chuté, la visite des touristes aussi. Pour les pays comme l’Angola, le Tchad, le Congo, la Guinée équatoriale et le Gabon, le pétrole représente plus de 50% des exportations totales et la part des rentes pétrolières dans le PIB dépasse 20%.

Avec une baisse de plus de 50% du prix du pétrole causée par la COVID-19, la situation budgétaire de ces pays s’est brusquement affaiblie, limitant leur possibilité de déployer des ressources adéquates pour répondre à la pandémie sanitaire ou stimuler l’économie, d’où un cas de double péril! Les impacts négatifs de la COVID 19 sur l’Afrique centrale ne se sont pas limités aux pays producteurs et exportateurs de pétrole. 

Contrairement à la Chine, l’Europe ou les États-Unis, la sous-région disposait d’un espace/capacité sanitaire faible et des moyens financiers insuffisants pour faire face immédiatement à une pandémie aussi massive que la COVID-19. C’était le péril épidémiologique. De plus, l’espace budgétaire trop réduit de la sous-région hérité de la crise de 2014 a limité les moyens disponibles pour renflouer le secteur productif et stimuler l’économie. 

Les pays d’Afrique centrale ont annoncé divers plans de relance pour atténuer l’impact de la crise sur la population et sur l’économie. Cependant, ces mesures n’ont eu que des effets de redistribution à très court terme, sans effet significatif sur le niveau de production global. 

Si, comme le préconisait la CEA depuis des décennies, les pays d’Afrique centrale avaient soigneusement investi dans la diversification économique et la transformation structurelle de leurs économies, en particulier grâce à l’industrialisation induite par les ressources et le commerce, la sous-région aurait simplement été parmi le bloc le plus avancé en Afrique, dotée d’une marge budgétaire suffisante pour faire face à des éventualités comme la COVID-19. 

Au lendemain de la COVID-19, l’Afrique centrale aurait dû commencer à reconstruire mieux, avec une économie et des emplois plus écolos, tirant le meilleur parti du capital naturel et des services écologiques du bassin du Congo dans le monde grâce à une monétisation intelligente de cette classe d’actifs et de cette attraction de financements innovants sous forme d’obligations vertes et d’autres investissements à impact.

Nous insistons: Diversifier et poursuivre le label Made in Central Africa 

Ainsi, plus que jamais et conformément au Consensus de Douala, les voies de sortie de l’après COVID-19 devaient être centrées sur la diversification économique, un appel que nous avons à nouveau lancé le 17 juin 2020 avec le président de la Commission de la CEMAC et du Secrétaire général adjoint de la CEEAC en charge de l’intégration physique, économique et du marché. 

La CEA a lancé le processus d’harmonisation et de consolidation des stratégies de la CEMAC et de la CEEAC sur le développement industriel et la diversification économique en un seul modèle intégré, le plan directeur industriel de développement et de diversification économique régional (PDIDE régional). 

Nous avons aidé les pays à saisir les opportunités créées par la COVID-19 pour monter et déployer des plans directeurs de diversification économique et d’industrialisation que les États membres de la région avaient élaborés ou élaboraient, y compris des stratégies nationales de la ZLECAf.

Antonio Pedro est le directeur du Bureau sous-régional Afrique centrale de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA).

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