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RDC : Jean-Paul Tsasa dresse le bilan économique des 60 ans après l’indépendance

ANALYSE- Pays à vocation de puissance économique mondiale, la Rd Congo a vu son peuple s’appauvrir de manière constante et déconcertante. Les chiffres évoqués illustrent un bilan incontestablement désastreux aussi bien en termes de PIB par habitant qui a connu une baisse de 60% en 60 ans que de la croissance de cet indicateur marquée par des taux négatifs sur plus de trois décennies de la période en étude.
Pour bien comprendre les causes de ce processus d’appauvrissement du congolais, l’économiste Jean-Paul K. Tsasa a examiné deux régularités empiriques qui révèlent que l’instabilité politique et la gestion des crises sécuritaires ont été à la base des chocs récurrents qu’a constamment subis l’économie congolaise entre 1960 et 2020.
Cette analyse scientifique détaille comment la « distraction institutionnelle » et « l’institutionnalisation de la distraction » ont négativement affecté la capacité de différents dirigeants politiques successifs « dépourvus de leadership pour certains » à se concentrer de façon optimale sur l’objectif majeur de leurs mandats respectifs, à noter : l’impératif d’améliorer le bien-être de la population.
« La Rd Congo a davantage besoin des leaders politiques et non des dirigeants politiques », a préconisé Jean-Paul K. Tsasa dans cette analyse élaborée à la demande de Zoom Eco à l’occasion de la célébration du soixantième anniversaire de l’accession du pays à l’indépendance :
60 après l’indépendance : Quel bilan économique pour la RDC ?
1. PREAMBULE
Les économistes, lors d’un premier examen d’un pays, posent deux questions fondamentales[1]:
Question 1 : Quelle est la taille du pays, d’un point de vue économique?
Question 2 : Quel est son niveau de vie?
Pour répondre à la première question, les économistes considèrent la production, c’est-à-dire le PIB réel. Pour répondre à la seconde, ils examinent la production par habitant (ou encore le PIB par habitant). C’est à la lumière de cette citation de Blanchard, Cohen et Johnson que nous allons essayer de dresser le bilan économique de la République démocratique du Congo (RDC).
Hormis la section introductive (préambule), l’examen de l’état de l’économie congolaise, 60 ans après l’indépendance, va s’organiser autour de trois sections. La section 2 dresse un bilan économique en termes de l’évolution du niveau de vie de la population. La section 3 conclut, en discutant de la principale recommandation de la réflexion.
2. BILAN DE L’ECONOMIE DE LA RDC ENTRE 1960 ET 2020[2]
Au moment de son accession à l’indépendance le 30 juin 1960, le Congo, à travers ses dirigeants politiques, avait la noble ambition de devenir une puissance économique au cœur de l’Afrique.
Malheureusement, 60 ans plus tard, le bilan est incontestablement désastreux. En effet, 60 ans après l’indépendance, le revenu par habitant a été divisé par deux, passant de 1039 USD à 403 USD.

Autrement dit, entre 1960 et 2020, la RDC s’est considérablement appauvrie. Pour comprendre ce processus d’appauvrissement, il convient de regarder de plus près l’évolution du revenu par habitant (mesuré par le PIB par habitant) dans le temps.
L’évolution du PIB par habitant en RDC telle que cela est illustré dans la figure 2 met en évidence deux régularités empiriques visuellement perceptibles.
La première est la forte récurrence des chocs d’origine sécuritaire et des perturbations institutionnelles sous forme d’instabilité politique. La deuxième régularité empirique est la pente décroissante du PIB par habitant, une tendance baissière qui est sans doute consécutive aux chocs que subit constamment l’économie congolaise.

Une lecture alternative de ces deux régularités empiriques est de dire qu’entre 1960 et 2020 : D’une part, les garants du bon fonctionnement des institutions (c’est-à-dire les différents présidents de la République) et, d’autre part, les chefs du gouvernement (c’est-à-dire les différents premiers ministres) ont été confrontés quasi-continument aux problèmes liés à l’instabilité politique et la gestion des crises sécuritaires dans l’exercice de leurs fonctions respectives.

De manière illustrative, les chocs récurrents qu’a constamment subis l’économie congolaise entre 1960 et 2020 peuvent être perçus comme une forme de « distraction institutionnelle » qui a négativement affecté la capacité de différents dirigeants politiques à se concentrer de façon optimale sur l’objectif majeur de leurs mandats respectifs, à noter : l’amélioration du bien-être de la population.
Une preuve arithmétique de cette distraction institutionnelle est présentée dans la figure 4. En effet, la figure 4 présente le taux de croissance du PIB par habitant entre 1960 et 2020.
Il ressort de cette figure que durant cette période, la RDC a enregistré 35 taux de croissance négatifs contre seulement 25 taux de croissance positifs.
Ainsi soulignons-nous encore, au regard de ces évidences, que de manière générale la distraction institutionnelle l’a emporté sur la capacité de différents dirigeants politiques à se concentrer l’essentiel, à noter : l’impératif d’améliorer le bien-être de la population.

Somme toute, depuis son accession à l’indépendance en 1960, la RDC est régulièrement secouée par des chocs non économiques (sécuritaires et politiques) d’origine fondamentalement interne.
Aussi convient-il de souligner que ces chocs sécuritaires et politiques sont souvent amplifiés par un défaut de coordination dans la conduite de la politique macroéconomique et un déficit criant de leadership dans le chef des responsables et dirigeants politiques, lesquels sont censés apporter des solutions en termes de stabilité politique et de croissance économique inclusive.
En sus, étant donné la vulnérabilité de l’économie sur le plan interne, un choc d’origine externe tel le choc pétrolier (en 1973 et en 1978), la crise financière internationale (en 2009) ou encore la pandémie de la COVID-19 (en 2020) ne peut que fragiliser davantage les fondamentaux du cadre macroéconomique.
3. REMARQUES CONCLUSIVES
Entre 1960 et 2020, la RDC s’est considérablement appauvrie. Toutefois, comme on peut le voir dans la figure 5, des efforts ont été fournis pour remonter la pente, notamment à partir de la phase 4.
Cependant, sur le plan individuel (cf. Figure 2), ces efforts appréciables n’ont pas été suffisants. Le niveau de vie de la population s’est significativement dégradé.
Alors qu’en 1960, un congolais moyen disposait d’un revenu d’environ 3 USD par jour; en 2020, ce revenu moyen par jour est passé à un niveau inférieur à 1,2 USD.

Dans cette réflexion, nous avons justifié cette dégradation par la forte récurrence de ce que nous avons qualifié de « distraction institutionnelle ».
En effet, la forte récurrence des chocs d’origine sécuritaire et politique semble avoir négativement affecté la capacité de différents dirigeants politiques à se concentrer de façon optimale sur l’objectif majeur de leurs mandats respectifs, à noter : l’impérative d’améliorer le bien-être de la population.
Il s’en est ensuivi, par ailleurs, que ces chocs sécuritaires et politiques ont souvent été amplifiés par un défaut de coordination dans la conduite de la politique macroéconomique, mais aussi un déficit criant de leadership dans le chef des responsables et dirigeants politiques, lesquels sont censés apporter des solutions idoines en termes de stabilité politique et de croissance économique inclusive.
Étant donné la vulnérabilité de l’économie sur le plan interne, il est sans doute que la survenance d’un choc d’origine externe fragiliserait davantage les fondamentaux du cadre macroéconomique.
La littérature économique propose différentes approches pour tenter de comprendre les évidences qu’exhibe l’économie congolaise, notamment les théories de la croissance endogène, les théories institutionnalistes, les théories structuralistes, l’approche géographique du développement ou encore l’approche basée sur la culture.
Certes, chacune de ces théories peuvent aider à comprendre ou à bien expliquer certains aspects du processus d’appauvrissement de la RDC entre 1960 et 2020.
Cependant, dans cette réflexion, il est important de noter qu’au regard de « l’institutionnalisation de la distraction » (à ne pas confondre avec la « distraction institutionnelle »), la RDC a été fondamentalement et sans doute victime du déficit criant de leadership dans le chef de ses dirigeants politiques, hormis quelques exceptions près.
En conséquence, pour mettre fin à l’institutionnalisation de la distraction ou pour l’atténuer, le Congo a davantage besoin des leaders politiques et non des dirigeants politiques.
À souligner que tout dirigeant politique, peu importe son rang ou sa fonction, n’est pas forcément un leader politique. Contrairement à un dirigeant politique, un leader politique est celui qui a le pouvoir d’inspirer les changements en faveur de la majorité, mais aussi de les imprimer concrètement au gré des groupes de pression ou des obstacles divers.
PhD Candidate – Université du Québec, Montréal, Canada. Co-fondateur d’Ishango RDC.
[1] Blanchard et al. (2013, p. 5).
[2] D’après le Larousse (2020), un bilan dénote un état d’une situation ou un résultat d’une action. Pour plus de détails, cf.: http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/bilan/9269
Bibliographie
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Austen-Smith, David and John R. Wright, 1996, “Theory and Evidence for Counteractive Lobbying,” American Journal of Political Science, vol. 40, no. 2, 543-564. URL: http://www.jstor.org/stable/2111637
Banque Mondiale, WDI, 2020, World Bank Open Data. URL: http://donnees.banquemondiale.org.
Besley, Timothy, Torsten Persson and Marta Reynal-Querol, 2016, “Resilient Leaders and Institutional Reform: Theory and Evidence,” Economica, vol. 83, no. 332, 584-623. URL: http://doi.org/10.1111/ecca.12208
Blanchard, Olivier, Daniel Cohen et David Johnson, 2013, Macroéconomie, Pearson, 6ème édition, 661 pages. URL: http://www.pearsonhighered.com/product/Blanchard-Macroeconomics-6th-Edition/9780133061635.html
Kabuya Kalala, François et Jean-Paul K. Tsasa, 2018, Macroéconomie : Fondements, Microfondements et Politiques, Éditions Hermann, 644 pages. URL : http://www.editions-hermann.fr/livre/9782705695484
Larousse, 2020, Dictionnaire. Url : larousse.fr/dictionnaires/francais/rente/68253.
Matata Ponyo Mapon et Jean-Paul K. Tsasa, 2019, « L’artefact de la malédiction des ressources naturelles », Revue Congo Challenge, vol. 1, no. 2, 120-176. URL : http://arxiv.org/abs/1911.09681
Ndaywel, Isidore, 1998, Histoire generale du Congo: de l’heritage ancien à la Republique Democratique, Duculot, 955 pages. URL : http://lib.ugent.be/catalog/rug01:000441432
Tsasa, Jean-Paul K., 2018, « Guerres civiles, Dépenses militaires et Performances économiques », L’Actualité économique, Revue d’analyse économique (Société Canadienne de Science économique), vol. 94, no. 3, 309-339, URL : http://doi.org/10.7202/1068041ar


















