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RDC : de 2,5 milliards de francs en 1960 à 54 335,7 milliards de CDF en 2026, ce que racontent 66 ans de budget

TRIBUNE-À première vue, les chiffres donnent le vertige. En 1960, le budget de l’État congolais se chiffrait en quelques milliards de francs. En 2026, il atteint 54 335,7 milliards de francs congolais, soit environ 22 milliards de dollars. En 66 ans d’indépendance, l’enveloppe budgétaire a donc changé d’échelle.
Mais cette progression spectaculaire ne signifie pas automatiquement que le pays est devenu des milliers de fois plus riche.
Pour comprendre la trajectoire économique de la RDC, il faut lire les chiffres comme une suite d’opérations arithmétiques plutôt que comme une simple comparaison entre deux montants.
Cette distinction est au cœur des travaux de l’économiste américain Richard A. Musgrave.
Dans son ouvrage de référence, intitulé : « The Theory of Public Finance (1959) », considéré comme l’un des fondements modernes des finances publiques et largement enseigné dans les grandes universités, il explique qu’un budget public remplit trois fonctions essentielles : allouer efficacement les ressources, redistribuer les revenus et stabiliser l’économie.
La valeur d’un budget se mesure donc à ses effets sur le développement bien davantage qu’à son montant.
Le premier calcul est celui du point de départ. Dès 1960, le budget présenté à l’équilibre reposait déjà sur une assistance belge de 2,5 milliards de francs. Derrière cet équilibre apparent, le déficit réel était estimé à près de 3 milliards de francs.
Trois ans plus tard, les recettes de l’État ne couvraient plus que 43 % des dépenses, tandis que le déficit avait plus que doublé. L’indépendance politique s’est ainsi ouverte sur une forte désorganisation des finances publiques.
Le deuxième calcul porte sur les décennies suivantes. Les années 1970, marquées par la zaïrianisation, puis les années 1980 et 1990, dominées par les déficits financés par création monétaire, ont profondément affaibli les finances de l’État.
Pendant cette période, les montants budgétaires augmentaient souvent sous l’effet de l’inflation et des dévaluations, sans que les services publics progressent au même rythme.
Additionner les budgets de ces années n’aurait donc guère de sens économique.
Cette lecture rejoint les analyses de l’historien économique Douglass C. North, prix Nobel d’économie.
Dans Institutions, Institutional Change and Economic Performance, il montre que la croissance durable dépend moins de l’accumulation des ressources financières que de la qualité des institutions qui les gèrent. Un budget en hausse ne produit des résultats que si les règles, les administrations et les mécanismes de contrôle permettent une utilisation efficace des ressources publiques.
Le troisième calcul débute au début des années 2000 avec le retour progressif de la stabilité macroéconomique.
L’allégement de dette obtenu en 2010, la reprise des relations avec les partenaires internationaux dont le FMI et la Banque mondiale, et les réformes des finances publiques ont progressivement élargi les marges budgétaires.
Cette évolution résulte à la fois d’une meilleure mobilisation des recettes, de l’appui des partenaires extérieurs et d’un cadre budgétaire progressivement renforcé.
Les chiffres récents illustrent cette accélération.
Le budget est passé d’environ 10 352 milliards de CDF en 2019 à 18 545 milliards en 2020, avant de reculer en 2021 dans un contexte particulier. Il a ensuite atteint 22 253 milliards en 2022, 32 457 milliards en 2023, 44 410 milliards dans le budget rectificatif de 2024, 49 847 milliards en 2025, puis 54 336 milliards de francs congolais en 2026.
En 7 exercices seulement, l’enveloppe budgétaire a été multipliée par plus de cinq.
Le quatrième calcul consiste toutefois à distinguer la taille du budget de son efficacité. Une hausse des crédits publics ne produit de richesse que si elle se traduit par davantage de routes, d’électricité, d’écoles, d’hôpitaux ou d’investissements productifs. C’est précisément l’objectif poursuivi par la réforme du budget-programme, qui cherche à mesurer les résultats obtenus plutôt que les seules dépenses engagées.
Cette approche est également défendue par le prix Nobel Joseph E. Stiglitz dans « Economics of the Public Sector ». Il y explique que les finances publiques constituent un levier de développement lorsqu’elles améliorent l’accès aux infrastructures, au capital humain et aux biens publics.
L’évaluation d’un budget ne repose donc pas uniquement sur son volume, mais sur sa capacité à produire des effets économiques et sociaux mesurables.
Pour clore, le dernier calcul est celui du citoyen. Si le budget national a fortement progressé depuis l’indépendance, la population est passée, dans le même temps, d’environ 15 millions d’habitants à plus de 110 millions.
Chaque augmentation du budget doit donc être rapportée au nombre de congolais à servir, mais aussi aux besoins nouveaux en matière de sécurité, d’infrastructures, de santé et d’éducation.
Cette réflexion rappelle également la loi de Wagner, formulée par l’économiste allemand Adolph Wagner à la fin du XIXᵉ siècle.
Selon cette théorie, les dépenses publiques augmentent naturellement avec le développement économique parce que les États financent davantage de services collectifs.
Plusieurs chercheurs, dont James M. Buchanan dans « Public Finance and Public Choice », soulignent toutefois que cette progression ne devient un facteur de prospérité que si elle s’accompagne d’une gouvernance rigoureuse, d’une bonne allocation des ressources et d’une réelle redevabilité des gestionnaires publics.
Au fond, l’arithmétique budgétaire de la RDC raconte moins l’histoire d’une simple multiplication des montants que celle d’une transformation progressive de l’État.
Entre le budget de quelques milliards de francs de 1960 et les 54 335,7 milliards de francs congolais de 2026, la trajectoire est incontestablement ascendante.
Le véritable défi des prochaines années sera de convertir cette progression budgétaire en une amélioration tout aussi tangible des infrastructures, des services publics, de la productivité et du niveau de vie des congolais.
Les grands penseurs des finances publiques convergent sur ce point : un budget ne prend tout son sens que lorsqu’il devient un instrument de création durable de richesse collective.
Flory MUSISWA
Journaliste
























