Afrique
Bodom Matungulu : « Avec Sidi Ould Tah, la BAD à l’épreuve de l’Afrique réelle »

Alors que la Banque africaine de développement (BAD) s’apprête à tourner une nouvelle page avec l’élection de Sidi Ould Tah à sa présidence, les défis s’accumulent pour l’institution panafricaine.
Face au retrait des États-Unis de la 17e reconstitution du Fonds africain de développement, la question de la souveraineté financière du continent redevient centrale.
Pour Bodom Matungulu, président du think tank RDC Stratégie, ce moment est un tournant historique.
Un choc, mais aussi une opportunité
La décision de l’administration Trump de se retirer du processus de reconstitution du Fonds africain de développement a résonné comme un signal d’alarme pour l’Afrique. Mais pour Bodom Matungulu, expert en conception et évaluation des politiques publiques, ce retrait peut être converti en levier de transformation.
« La dépendance à l’aide publique internationale a atteint ses limites structurelles. L’Afrique doit désormais inventer ses propres instruments financiers. », affirme-t-il.
Il évoque trois leviers majeurs pour réinventer le modèle de financement de la BAD :
– Mobiliser l’épargne domestique et celle de la diaspora, encore largement sous-utilisées;
– Recourir davantage aux marchés de capitaux, avec des produits financiers adossés à des actifs stratégiques;
– Renforcer les partenariats Sud-Sud, notamment avec les BRICS et d’autres banques du Sud global.
Sidi Ould Tah, une rupture avec les profils technocratiques
L’élection de Sidi Ould Tah, attendue comme un tournant politique et stratégique, marque, selon Matungulu, un recentrage bienvenu de la BAD.
« Il ne s’agit pas seulement d’un changement de leadership, mais d’un acte politique fort », souligne-t-il.
Contrairement à certains de ses prédécesseurs plus technocrates, l’ancien Directeur Général de la BADEA soutient une approche plus ancrée dans les réalités sociales et agricoles du continent.
« Il incarne une présidence tournée vers l’impact social, la territorialisation des financements, et une prise de risque maîtrisée mais assumée », explique Bodom Matungulu.
Préserver le triple A sans renoncer à l’impact
La BAD bénéficie d’une notation AAA, qui lui permet d’emprunter à faible coût sur les marchés internationaux. Une force… mais parfois un frein.
« Ce statut ne doit pas devenir un carcan. Il est possible d’allier prudence financière et audace stratégique. », affirme Matungulu.
Pour cela, l’expert préconise notamment :
– Une ingénierie du risque plus poussée, via la mutualisation et les garanties;
– Une diversification des projets, entre zones à risque et projets structurants;
– Une innovation financière, à travers le blended finance ou des véhicules spécialisés.
Trois chantiers urgents pour la nouvelle présidence
Alors que l’Afrique fait face à des défis croisés (dette, climat, transition énergétique), Bodom Matungulu identifie trois priorités pour le nouveau président de la BAD :
1. Accélérer la souveraineté financière africaine, via l’intégration des marchés et la création de fonds souverains régionaux.
2. Devenir un acteur central de la transition énergétique, en soutenant des modèles africains adaptés, loin des prescriptions nordiques.
3. Réorienter la BAD vers l’industrialisation du continent, en finançant la montée en puissance de champions locaux dans les secteurs agricole, numérique et industriel.
Une banque plus politique, mais aussi plus opérationnelle
En conclusion, Bodom Matungulu insiste sur le fait que « la BAD doit être à la fois la voix politique de l’Afrique sur la scène financière mondiale et son bras armé technique pour transformer les ambitions en réalisations concrètes ».
Alors que les équilibres géopolitiques évoluent, la BAD se retrouve à la croisée des chemins.
Selon Bodom Matungulu, cette transition est une opportunité pour repenser en profondeur le rôle de l’Afrique dans la gouvernance financière mondiale.
Flory MUSISWA
















