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RDC-USA : le cobalt congolais au cœur de la nouvelle bataille géopolitique mondiale, Kinshasa tente de reprendre la main

ANALYSE-La République démocratique du Congo (RDC), premier producteur mondial de cobalt, s’impose une nouvelle fois comme un acteur central dans la reconfiguration géopolitique des minerais critiques. À travers un protocole d’accord signé entre l’Entreprise Générale du Cobalt (EGC), la société américaine EVelution Energy et le négociant international Trafigura, les États-Unis cherchent désormais à sécuriser directement une part importante de leurs besoins en cobalt à partir de la filière artisanale congolaise.
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Selon les projections avancées dans le cadre de cette initiative, l’approvisionnement envisagé pourrait couvrir jusqu’à 40 % de la demande américaine en cobalt, un métal devenu indispensable pour les batteries de véhicules électriques, les technologies énergétiques, les équipements militaires et l’industrie aérospatiale.
Pour certains spécialistes, cette opération dépasse largement le simple cadre commercial. Elle traduit l’accélération de la stratégie américaine visant à réduire sa dépendance vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement dominées par la Chine dans le secteur des minerais critiques.
Il est certes vrai que depuis plusieurs années, Pékin exerce une influence majeure sur l’industrie congolaise du cobalt à travers ses investissements massifs dans les mines, les infrastructures et les unités de transformation.
Des groupes chinois comme CMOC contrôlent aujourd’hui une part significative de la production mondiale.
Face à cette domination, Washington tente progressivement de reconstruire ses propres capacités d’approvisionnement et de raffinage, notamment dans le contexte de la transition énergétique mondiale et de la compétition technologique croissante entre les grandes puissances.
Le partenariat signé avec EGC s’inscrit d’ailleurs dans la continuité de l’accord stratégique conclu en décembre 2025 entre Kinshasa et Washington dans le domaine des minerais critiques. Cet accord prévoyait déjà que les entreprises publiques congolaises accordent une priorité au marché américain pour la commercialisation de certains minerais stratégiques, notamment le cobalt, le cuivre et le zinc.
L’objectif annoncé consistait à orienter environ 30 % des volumes commercialisés par les entreprises publiques congolaises vers les États-Unis durant les cinq prochaines années. Le protocole d’accord autour d’EGC constitue donc une étape concrète dans la mise en œuvre de cette coopération renforcée.
Une nouvelle vision
Créée en 2019 par l’État congolais, l’Entreprise Générale du Cobalt occupe une place particulière dans le dispositif minier national. L’entreprise détient le monopole légal de l’achat, du traitement et de l’exportation du cobalt issu de l’exploitation artisanale. Cette filière représente historiquement entre 15 % et 30 % de la production nationale de cobalt, mais elle reste également l’un des segments les plus sensibles du secteur minier congolais.
Depuis plusieurs années, les exploitations artisanales font l’objet de critiques internationales liées aux conditions de travail, au travail informel, à la sécurité des mineurs et aux problématiques de traçabilité.
À travers EGC, les autorités congolaises cherchent précisément à formaliser cette activité afin de renforcer le contrôle de l’État, améliorer la transparence des flux commerciaux et répondre aux exigences internationales en matière d’approvisionnement responsable.
Dans le cadre du nouvel accord, EGC devra fournir de l’hydroxyde de cobalt destiné à alimenter une future usine de sulfate de cobalt que la société américaine EVelution Energy prévoit de construire en Arizona. Présentée comme la première raffinerie américaine de cobalt à échelle commerciale, cette installation vise à produire du sulfate de cobalt de qualité batterie, un matériau stratégique à forte valeur ajoutée utilisé dans l’industrie des véhicules électriques.
Le projet illustre clairement la volonté américaine de relocaliser une partie des capacités de transformation des minerais critiques, longtemps concentrées en Asie, particulièrement en Chine.
La société Trafigura devrait pour sa part intervenir dans l’organisation logistique de cette chaîne d’approvisionnement, notamment à travers l’utilisation du corridor de Lobito comme principal axe de transit.
Ce corridor reliant la RDC à la façade atlantique via l’Angola bénéficie actuellement d’un fort soutien des États-Unis et de leurs partenaires occidentaux, qui y voient une alternative stratégique aux routes commerciales historiquement dominées par les réseaux chinois.
Au-delà des aspects industriels et commerciaux, cet accord intervient dans un contexte de durcissement de la politique congolaise autour du cobalt.
Depuis 2025, Kinshasa a mis en place plusieurs mesures visant à renforcer son contrôle sur cette ressource stratégique, notamment un système de quotas de production et des restrictions temporaires sur les exportations.
Les autorités cherchent ainsi à stabiliser les prix internationaux, augmenter les recettes publiques et renforcer leur pouvoir de négociation face aux grands opérateurs étrangers.
Dans ce nouveau dispositif, EGC s’est vu attribuer un quota de 1 775 tonnes pour l’année 2026 et de 5 640 tonnes pour 2027, ce qui lui confère désormais une importance stratégique croissante dans l’organisation du secteur cobaltifère congolais.
Un enjeu de souveraineté
L’initiative portée autour d’EGC apparaît également comme une nouvelle étape dans le retour progressif des intérêts américains dans le secteur minier congolais. Le récent rachat de Chemaf et de ses actifs de cuivre et de cobalt par Virtus Minerals avait déjà été interprété comme un signal du repositionnement américain dans les minerais critiques africains.
Dans le contexte actuel de compétition mondiale autour des ressources stratégiques, le cobalt est devenu un enjeu de souveraineté industrielle et technologique pour les grandes puissances.
Pour la RDC, cette dynamique représente à la fois une opportunité et un défi majeur. D’un côté, elle permet au pays de diversifier ses partenaires économiques, de renforcer sa position géopolitique et d’envisager une montée en gamme progressive dans la chaîne de valeur minière. L’accord prévoit d’ailleurs un appui technique au développement des capacités de raffinage congolaises ainsi qu’une éventuelle participation minoritaire d’EGC dans EVelution Energy ou dans sa future usine américaine.
Ces éléments traduisent la volonté de Kinshasa de dépasser progressivement son rôle historique de simple exportateur de matières premières. Mais les défis restent considérables.
Malgré les ambitions affichées, l’essentiel de la transformation industrielle continue de se faire à l’étranger, limitant les retombées économiques locales.
La filière artisanale demeure également confrontée à d’importants problèmes de gouvernance, de contrebande et de traçabilité.
Par ailleurs, la montée en puissance des intérêts américains pourrait accentuer la rivalité avec les groupes chinois déjà solidement implantés dans le secteur minier congolais.
Le protocole d’accord signé entre EGC, EVelution Energy et Trafigura illustre ainsi la nouvelle dimension stratégique prise par le cobalt congolais dans l’économie mondiale.
Plus qu’un simple métal industriel, le cobalt est désormais au cœur des rapports de force géopolitiques liés à la transition énergétique, à la souveraineté industrielle et à la compétition technologique entre grandes puissances.
Pour la RDC, l’enjeu sera désormais de transformer cette bataille mondiale autour de ses ressources naturelles en véritable levier de développement économique et industriel national.
Olivier Kaforo
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