Tribune
Le contresens économique de Godé Mpoy Par Léon ENGULU III

Dans le débat sur la stabilité du franc congolais, le député Godé Mpoy voit dans l’appréciation de la monnaie nationale une cause de la baisse des recettes douanières et, par ricochet, des tensions budgétaires. L’argument repose sur un mécanisme réel, mais il reste incomplet. En confondant effet comptable et réalité macroéconomique, cette lecture passe à côté d’une dimension essentielle des finances publiques : l’État n’est pas seulement un collecteur de taxes, il est aussi un payeur, un investisseur et un débiteur. Une analyse plus large du fonctionnement budgétaire en République démocratique du Congo montre que le débat ne se résume pas au taux de change.
Alors que le franc congolais se maintient autour de 2200 pour un dollar, certains observateurs voient dans ce raffermissement monétaire l’une des causes des tensions de trésorerie de l’État et des retards de paiement enregistrés en début d’année. Parmi eux, le député et ancien cadre des douanes Godé Mpoysoutient que la baisse du taux de change par rapport à l’hypothèse budgétaire réduirait les recettes douanières et fragiliserait l’équilibre des finances publiques. L’argument paraît simple : si le dollar vaut moins de francs, les importations génèrent mécaniquement moins de recettes fiscales. Pourtant, ce raisonnement repose sur une lecture partielle du fonctionnement budgétaire et monétaire d’un État.
Un mécanisme réel mais incomplet
Pour comprendre la controverse, il faut rappeler le mécanisme invoqué. En République démocratique du Congo, comme dans la plupart des pays, les droits de douane sont calculés sur la valeur des marchandises importées en devises, convertie en monnaie nationale. Si l’hypothèse budgétaire a été construite autour d’un taux de 2800 francs pour un dollar et que la réalité du marché se situe autour de 2200, la base taxable en francs diminue effectivement. À volume constant d’importations, les recettes exprimées en monnaie nationale peuvent donc être plus faibles. Sur ce point précis, l’observation de Godé Mpoy repose sur un mécanisme réel.
Mais ce mécanisme ne constitue qu’une partie de l’équation. Une analyse sérieuse des finances publiques ne peut pas s’arrêter à la seule ligne des recettes douanières. Elle doit examiner l’ensemble du bilan de l’État, c’est-à-dire à la fois les recettes et les dépenses, ainsi que les effets macroéconomiques du taux de change.
Le premier élément souvent oublié est que le budget d’un État est une prévision, non un mécanisme automatique. Lorsque les hypothèses macroéconomiques évoluent, croissance, inflation ou taux de change, les gouvernements disposent d’un instrument juridique pour ajuster les chiffres : la loi de finances rectificative. En RDC, la loi relative aux finances publiques prévoit précisément ce mécanisme afin de préserver la sincérité budgétaire. Si l’écart entre le taux de change prévu et le taux observé devient durable, il appartient au gouvernement de corriger les prévisions de recettes et de dépenses pour les aligner sur la réalité économique.
L’illusion nominale des recettes douanières
Le deuxième élément, plus décisif encore, concerne l’impact du taux de change sur les dépenses publiques. L’analyse centrée sur la douane suppose implicitement qu’un franc plus faible serait favorable au budget. Or cette intuition est trompeuse. L’État n’est pas seulement un collecteur d’impôts ; il est aussi un acheteur massif de biens et de services, un employeur et un débiteur sur les marchés internationaux.
Prenons un exemple simple. Une dette extérieure de 100 millions de dollars coûte 280 milliards de francs lorsque le taux est de 2800. Avec un taux de 2200, la même échéance ne représente plus que 220 milliards de francs. La politique de raffermissement de la monnaie menée par le Gouverneur de la BCC André Wameso réduit donc le coût du service de la dette extérieure. Le même mécanisme s’applique aux équipements importés pour les infrastructures, aux matériels médicaux, aux véhicules ou aux intrants industriels utilisés dans les grands travaux publics.
C’est ici qu’apparaît la faiblesse centrale du raisonnement de Godé Mpoy : il confond une variable comptable avec une variable économique réelle. Le taux de change n’est pas un instrument budgétaire destiné à gonfler les recettes fiscales. C’est un prix macroéconomique qui influence toute l’économie. Si la monnaie se déprécie, les recettes douanières peuvent certes augmenter en francs, mais ces francs valent moins. Les salaires doivent alors être réajustés, les marchés publics deviennent plus chers et la dette extérieure pèse davantage. Ce gain budgétaire apparent relève de ce que les économistes appellent l’illusion nominale.
Une lecture héritée de l’administration des douanes
Une autre dimension du débat tient au parcours professionnel de Godé Mpoy. Avant sa carrière politique, il a passé près de vingt-cinq années dans l’administration douanière. Cette expérience explique probablement la grille de lecture qu’il mobilise aujourd’hui. Dans une administration de porte, la performance se mesure naturellement par le volume de recettes collectées à la frontière. Le taux de change élevé donne alors l’impression que la machine fiscale fonctionne mieux. Mais cette vision demeure essentiellement micro-fiscale. Elle ne voit que la frontière, là où l’économie nationale doit être appréhendée dans son ensemble.
En réalité, si l’on poussait jusqu’au bout la logique selon laquelle une monnaie plus faible améliorerait les finances publiques, on arriverait à une conclusion paradoxale : plus la monnaie se déprécierait, plus les recettes en francs augmenteraient et meilleure serait la situation budgétaire. L’histoire économique mondiale montre pourtant l’inverse. Les États qui ont utilisé la dévaluation pour compenser leurs faiblesses fiscales ont souvent déclenché des spirales inflationnistes qui ont finalement aggravé leurs déficits.
La question essentielle n’est donc pas de savoir si le franc doit être à 2200 ou à 2800 pour maximiser les recettes. Le véritable enjeu est structurel : la dépendance persistante du budget congolais à l’égard des taxes sur les importations. Tant que les recettes douanières représenteront une part importante des ressources publiques, toute variation du taux de change alimentera des polémiques budgétaires. La solution durable réside moins dans la manipulation du taux de change que dans l’élargissement de la base fiscale intérieure et surtout le développement de la production nationale.
Quant aux retards de paiement observés en début d’année, ils relèvent plus probablement de tensions de trésorerie liées à l’augmentation des charges publiques et aux priorités sécuritaires du moment. Les premières semaines d’un exercice budgétaire sont traditionnellement marquées par des ajustements administratifs et par l’intégration de nouvelles dépenses. Ces phénomènes ne peuvent être expliqués par la seule évolution du taux de change. Le dépenses de sécurité à l’Est sont également à prendre en compte, autant que les recrutements de magistrats, médecins et enseignants.
Le débat ouvert par Godé Mpoy révèle surtout les limites d’une lecture strictement douanière de l’économie. La solidité d’une monnaie ne peut être jugée uniquement à l’aune des recettes perçues à la frontière. Elle se mesure à sa capacité à stabiliser les prix, à préserver le pouvoir d’achat et à réduire le coût global de l’action publique. Dans cette perspective, la question du franc congolais dépasse largement la comptabilité des importations : elle touche au cœur même de la stratégie économique de la République démocratique du Congo.
Léon ENGULU III
Directeur Associé,
Cabinet de Conseil LECC.






















