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Afrique de l’Est : Tanga contre Lamu, la bataille des corridors pétroliers autour de l’Ouganda

La Tanzanie et l’Ouganda veulent transformer Tanga en plateforme énergétique régionale avec Vitol. Un projet annoncé à plus de 20 milliards de dollars qui ouvre un nouveau front dans la compétition pour l’approvisionnement en produits pétroliers de l’Afrique de l’Est, quelques semaines après le choix de Lamu par Aliko Dangote pour sa future raffinerie de 700 000 barils par jour.
Le choix de Lamu par Aliko Dangote n’aura finalement pas clos la bataille pour le contrôle des futurs flux pétroliers d’Afrique de l’Est. Il pourrait, au contraire, en avoir déplacé le centre de gravité.
Le 6 août 2026, la Tanzanie et l’Ouganda ont signé avec Vitol Bahrain, un protocole d’accord portant sur le développement d’un Tanga Regional Energy Hub, destiné à faire du port tanzanien une plateforme intégrée de raffinage, de stockage, de logistique et de distribution de produits pétroliers.

Les autorités tanzaniennes évoquent un potentiel d’investissement supérieur à 20 milliards de dollars américains. L’accord associe la Tanzania Petroleum Development Corporation (TPDC), l’Uganda National Oil Company (UNOC) et Vitol Bahrain.
Au-delà du montant annoncé, c’est surtout la logique industrielle du projet qui mérite attention. Tanga ne serait plus seulement le point d’arrivée du pétrole brut ougandais exporté par l’East African Crude Oil Pipeline (EACOP).
La Tanzanie cherche à capter une part plus importante de la chaîne de valeur : réception du brut, stockage, transformation, distribution et réexportation des produits raffinés. Cette stratégie intervient alors que le Kenya s’apprête à accueillir un projet d’une tout autre dimension.
Dangote Industries a retenu Lamu pour sa future raffinerie régionale de 700.000 barils par jour, un investissement présenté autour de 17 milliards de dollars. Le choix kényan a constitué un revers pour la Tanzanie, qui espérait accueillir l’infrastructure.
La réponse de Dar es Salaam ne consiste donc pas à reproduire exactement le modèle de Lamu. Elle consiste à exploiter un avantage que la Tanzanie possède déjà : sa connexion directe aux futurs champs pétroliers ougandais.
Deux façades maritimes, deux stratégies
La géographie explique une grande partie de la rivalité. EACOP reliera les champs pétroliers ougandais de Tilenga et Kingfisher à la côte tanzanienne sur 1.443 kilomètres, jusqu’à la péninsule de Chongoleani, près du port de Tanga.
Le pipeline est conçu pour atteindre une capacité de pointe de 246.000 barils par jour. Il doit également être associé à des infrastructures de stockage et de chargement maritime à Tanga.
Pour la Tanzanie, l’enjeu est désormais de ne pas laisser cette infrastructure fonctionner essentiellement comme un simple corridor d’exportation.
Le raisonnement est économique : si le brut arrive à Tanga, pourquoi ne pas développer autour du terminal une industrie capable de stocker, raffiner et distribuer une partie des hydrocarbures ? Une telle organisation permettrait de générer davantage de revenus logistiques et industriels tout en renforçant la position du port dans le commerce régional des carburants. C’est précisément ce que cherche à structurer le projet soutenu par Vitol.
À l’inverse, Lamu mise sur l’échelle et sur l’intégration au réseau logistique kényan. Avec une capacité annoncée de 700.000 barils par jour, la raffinerie de Dangote serait près de douze fois plus importante que la capacité envisagée pour la raffinerie ougandaise de Hoima, fixée à 60.000 barils par jour.
Le véritable affrontement ne porte donc pas seulement sur deux sites de raffinage. Il oppose deux architectures logistiques pour alimenter un même espace économique.
D’un côté, un corridor tanzanien adossé directement au brut ougandais et à EACOP. De l’autre, un corridor kényan reposant sur Lamu et sur la capacité du réseau de transport et de distribution du Kenya à irriguer plusieurs marchés d’Afrique de l’Est et, potentiellement, d’Afrique centrale.
L’Ouganda, pièce maîtresse du marché
Dans cette compétition, l’Ouganda occupe une position singulière. Le pays est à la fois producteur de pétrole, futur raffineur et marché régional convoité.
Kampala prépare en effet sa propre raffinerie à Hoima, d’une capacité de 60.000 barils par jour. Cette installation doit répondre en priorité à la demande intérieure et réduire la dépendance du pays aux importations de produits raffinés.
Tanga et Hoima peuvent ainsi être présentés comme complémentaires. Hoima fournirait une capacité nationale de transformation, tandis que Tanga pourrait jouer le rôle d’une plateforme régionale d’approvisionnement, de stockage et de distribution. Cette complémentarité ne signifie toutefois pas absence de concurrence.
Si Tanga développe une capacité de raffinage et de distribution suffisamment importante, une partie des produits destinés au marché ougandais pourrait transiter par la Tanzanie plutôt que par le corridor kényan.
À l’inverse, la raffinerie de Lamu pourrait chercher à capter une partie de la demande ougandaise en s’appuyant sur les infrastructures kényanes.
Pour Kampala, cette situation pourrait être particulièrement avantageuse dans la mesure où l’existence de plusieurs sources d’approvisionnement donne à l’Ouganda davantage de marge de négociation sur les prix, les conditions logistiques et la sécurité des approvisionnements.
Le pays pourrait éviter de devenir captif d’un seul corridor alors même que sa production pétrolière entre dans sa phase commerciale.
Mais, cette diversification a une contrepartie : Tanga et Lamu devront se battre pour sécuriser des volumes et des marchés suffisamment importants pour rentabiliser leurs infrastructures.
Vitol change la nature du pari tanzanien
La présence de Vitol est l’un des éléments les plus significatifs de l’accord. Le groupe n’apporte pas seulement une logique d’infrastructure. En tant que négociant mondial de matières premières énergétiques, il dispose d’une expertise dans le stockage, la logistique, l’approvisionnement et la commercialisation des produits pétroliers. Le modèle envisagé à Tanga peut donc être compris comme une tentative d’intégration de plusieurs maillons de la chaîne.
Le brut arrive par EACOP. Il peut être stocké ou transformé. Les produits issus du raffinage sont ensuite acheminés vers les marchés de consommation, notamment la Tanzanie et l’Ouganda.
Cette intégration pourrait constituer le principal avantage économique de Tanga : ne pas chercher à rivaliser avec Lamu uniquement par la taille d’une raffinerie, mais par la maîtrise du corridor dans son ensemble.
Le choix de Lamu par Dangote a d’ailleurs fourni une leçon importante à Dar es Salaam. La proximité avec une source de pétrole brut ne suffit pas, à elle seule, à attirer une très grande infrastructure industrielle. Le choix d’un investisseur dépend également de la qualité des ports, des routes, du rail, des réseaux de distribution, de l’accès aux marchés et de la capacité à exporter à grande échelle.
La Tanzanie doit désormais démontrer que son avantage EACOP peut être converti en avantage commercial.
Combien de barils pour quel marché ?
C’est probablement ici que se jouera la viabilité économique des trois pôles. Hoima dispose d’un débouché relativement clair : le marché domestique ougandais. Tanga bénéficie d’un accès privilégié au brut d’EACOP et pourrait se positionner sur la Tanzanie, l’Ouganda et d’autres marchés de la région.
Lamu, avec ses 700.000 barils par jour annoncés, devra en revanche sécuriser un marché considérable. Une capacité de cette ampleur dépasse largement les besoins d’un seul pays et suppose une stratégie d’exportation régionale particulièrement efficace.
La question centrale devient donc celle des économies d’échelle et des coûts logistiques. Une raffinerie de grande capacité peut produire à moindre coût par unité lorsque ses installations fonctionnent à un taux d’utilisation élevé. Mais elle doit simultanément trouver des débouchés suffisants. Une infrastructure plus intégrée à un corridor pétrolier existant peut, à l’inverse, bénéficier d’un avantage logistique même avec une capacité de raffinage plus modeste. C’est ce calcul qui déterminera la compétitivité réelle de Tanga face à Lamu.
Le projet Tanga ne constitue donc pas nécessairement une confrontation directe entre la Tanzanie et Dangote. Il traduit plutôt une transformation du marché pétrolier est-africain : la bataille se déplace du raffinage vers les infrastructures capables de faire circuler les produits au meilleur coût et avec la plus grande fiabilité.
Cette évolution est d’autant plus importante que l’Afrique de l’Est reste fortement dépendante des importations de produits pétroliers raffinés. La maîtrise des terminaux, des capacités de stockage, des pipelines, des ports et des réseaux de distribution peut ainsi devenir aussi stratégique que la capacité de raffinage elle-même.
Pour la Tanzanie, Tanga représente une tentative de convertir EACOP en plateforme industrielle plutôt qu’en simple infrastructure de transit.

Pour le Kenya, Lamu peut devenir le socle d’un nouveau corridor énergétique capable de concurrencer la place historique de Mombasa. Pour l’Ouganda, enfin, la multiplication des options pourrait constituer un atout stratégique.
À terme, le paysage régional pourrait ainsi s’organiser autour de trois pôles complémentaires mais concurrents : Hoima pour le marché domestique ougandais, Tanga pour une plateforme énergétique connectée à EACOP, et Lamu pour une grande capacité de raffinage tournée vers les marchés régionaux.
Le succès de Tanga ne dépendra donc pas uniquement de la construction d’une raffinerie ou de l’ampleur des investissements annoncés. Il dépendra de la capacité de la Tanzanie et de Vitol à transformer l’avantage géographique d’EACOP en un avantage industriel et commercial durable.
Car le véritable enjeu n’est plus de savoir quelle raffinerie dominera l’Afrique de l’Est. Il est de déterminer quel corridor contrôlera les flux de produits pétroliers vers les marchés de demain. Et dans cette équation, l’Ouganda, producteur du brut, futur raffineur et marché convoité, est appelé à jouer le rôle d’arbitre.
Olivier KAFORO
























