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RDC : un gouvernement pléthorique nuirait-il aux performances économiques ?

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RDC : un gouvernement pléthorique nuirait-il aux performances économiques ? 1

[ETUDE] – Les faits stylisés et le contexte politique de la RDC renseignent que les gouvernements pléthoriques coïncident souvent avec des contre-performances économiques. Du gouvernement Gizenga I (2007) jusqu’au gouvernement « Tshibala », une analyse documentée établit que les accroissements en taille de l’Exécutif national correspondent aux épisodes de ralentissements du rythme de création de richesses d’une part et de l’accélération du rythme d’évolution du niveau général des prix d’autre part.   Développant cette intuition, à la veille de la formation du nouveau gouvernement issu des élections du 30 décembre 2018, les économistes congolais Amsini Dandy Matata (UPC) et Jean-Paul K. Tsasa (Université du Québec) concluent par quatre recommandations pertinentes. Ci – dessous, l’intégralité.

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1. Préambule

Les élections du 30 décembre 2018 en République Démocratique du Congo (RDC) ont été l’occasion de renouveler le personnel politique des principales institutions du pays. À l’issue de ce processus, un nouveau Président de la République est entré en fonction ; l’Assemblée nationale ainsi que les Assemblées provinciales ont été renouvelées. La mise en place d’un nouveau gouvernement est l’une des étapes qui restent à remplir.

Entre autres objectifs socio-économiques, il est attendu du gouvernement qu’il renforce le processus de création de richesses et de leur redistribution, tout en assurant la stabilité du niveau général des prix. Le premier objectif se traduit par un taux de croissance du PIB soutenu, alors que le second sera capté par un taux d’inflation contenu dans des proportions compatibles à la croissance économique et la préservation du pouvoir d’achat du revenu des ménages.

En dépit des tensions politiques et des questions sensibles liées au processus électoral (cf. notre note titrée « Comment le Président de la République devrait-il être élu ? », parue dans Zoom Eco) ; le nouveau pouvoir politique  sera jugé sur sa capacité à concilier croissance économique forte et faible volatilité macroéconomique. Dans ce contexte, la composition du gouvernement n’est pas sans conséquence sur les résultats attendus en termes de performances socio-économiques.

Dans la perspective de l’économie politique des institutions, il se dégage un consensus quant à l’impact de la qualité des institutions sur la croissance économique (cf. North 1987, Acemoglu et al. 2010). En abordant cette question sous un angle différent, on pourrait naturellement s’interroger sur le lien pouvant exister entre la taille de l’exécutif et les performances économiques, considérant cette taille comme un des éléments traduisant la qualité du gouvernement en référence à Armey (1995).

Pour apporter un éclairage à cette préoccupation, nous avons considéré les gouvernements successifs allant du gouvernement « Gizenga I » (2007) jusqu’au gouvernement « Tshibala » (2017), en leur associant les taux de croissance et d’inflation moyens qu’ils ont chacun réalisé.

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En somme, il ressort de notre analyse que, dans le contexte congolais, un gouvernement pléthorique est contre-productif ; car ralentissant la croissance et accélérant l’inflation. Ce résultat est statistiquement significatif et empiriquement robuste. Plus loin nous discutons du mécanisme susceptible d’expliquer ce fait.

En outre, en dépit de l’hypothèse de Peacock-Wiseman (voir aussi Clark 1945), il ressort de notre analyse sur données congolaises que l’incidence macroéconomique des dépenses courantes du gouvernement s’amoindrit lorsque la taille du gouvernement augmente. Autrement, une taille plus élevée du gouvernement semble affaiblir la loi de Wagner en RDC.

2. Avertissements

Une analyse de l’impact de la taille du gouvernement sur les performances économiques est importante (Ram 1986, p. 191). La littérature économique propose plusieurs approches pour mésuser la taille du gouvernement ou le secteur public dont elle peut être le synonyme. En fonction de l’objectif poursuivi, le niveau des dépenses publiques, le niveau des recettes publiques ou la quantité et l’entendue des règlementations peuvent servir d’indicateur de mesure (cf. Barro 1990, Rodirk 1998, Afonso et Furceri 2010, Asimakopoulos et Karavias 2016).

Dans le but de répondre à une préoccupation spécifique, notre démarche se propose de mesurer la taille de l’exécutif par le nombre de ministres et vice-ministres qui le constituent (cf. figure1). Les informations et données statistiques utilisées dans cette analyse proviennent de quatre sources : (i) le Journal officiel de la RDC ; (ii) la Banque mondiale (cf. indicateurs du développement dans le monde, WDI) ; (iii) le Programme des nations unies pour le développement (PNUD) et (iv) la Banque centrale du Congo (BCC, Condensés hebdomadaires d’informations statistiques et rapports annuels).

La période considérée pour les estimations économétriques est 1993-2018. La valeur 0 a été attribuée aux variables Gizenga, Muzito, Matata et Badibanga/Tshibala durant les périodes non pertinentes et 1 ailleurs. À l’effet d’éviter les interprétations hors contexte des résultats de nos investigations, le style rédactionnel a été adapté.

D’une part, chaque trouvaille a été soigneusement illustrée, afin de permettre à un public plus large de comprendre très précisément le principal message qui ressort de notre analyse. D’autre part, chacun de nos arguments ont été documentés, le cas échéant, permettant au lecteur de procéder à une lecture comparative ou plus approfondie de la question ici abordée.

III. Background

Sur la période considérée, le gouvernement congolais a compté en moyenne 53 membres. La taille maximale a été de 68 membres avec le gouvernement Badibanga (de décembre 2016 à mai 2017) et 37 membres comme taille minimale avec le gouvernement Matata I (de mars 2012 à décembre 2014). À titre de comparaison, la taille moyenne du gouvernement au sein de l’Union Européenne oscille autour de 21 membres, alors qu’elle descend jusqu’à 18 au Luxembourg et 15 pour le gouvernement fédéral Allemand.

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Sans postuler un lien de causalité entre les variables sous examen, le calcul du coefficient de corrélation de Galton-Pearson établit les résultats suivants ceteris paribus (cf. tableau 2) :

  1. La taille du gouvernement est fortement et négativement corrélée à la croissance économique sur la période considérée. Les accroissements en taille de l’exécutif ont coïncidé avec les ralentissements du rythme de création de richesses. Le résultat est statistiquement significatif.
  1. La taille du gouvernement est fortement et positivement corrélée à l’inflation. Les augmentations du nombre de ministres ont coïncidé avec les augmentations du rythme de formation des prix (qui renforce l’érosion du pouvoir d’achat des ménages).

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Le diagramme présenté sur la figure 2 conforte ce résultat en fournissant une illustration visuelle de l’intuition selon laquelle les gouvernements les plus massifs ont été les moins performants sur le plan économique. Toutes choses restant égales par ailleurs, pour simplifier le raisonnement et la lisibilité du diagramme, nous qualifierons de « forte » toute croissance supérieure à la moyenne de la période. À l’opposé, toute croissance inférieure à cette moyenne sera qualifiée de « faible ». Ceteris paribus :

  1. La zone I renferme les exécutifs dont la taille a été inférieure à la moyenne de la période (53 membres). Il se dégage que ces gouvernements ont réalisé les meilleures performances de croissance avec des taux supérieurs à la moyenne de la période (6.0%). Sur une échelle d’efficience, cette zone pourrait être considérée comme l’extrémité positive en assurant le meilleur rapport « taille-croissance ».
  2. La Zone IV renferme les exécutifs dont le nombre de membres est supérieur à la moyenne de la période, alors que le taux de croissance généré est inférieur à son niveau moyen sur l’horizon temporel retenu. Ceteris paribus, elle peut être comprise comme l’extrémité négative sur l’échelle d’efficience à cause de son rapport « taille-croissance » qui est relativement faible.

Sans postuler un lien de causalité taille-croissance, il se dégage néanmoins que les taux de croissance les plus élevés coïncident avec les gouvernements comptant le moins de membres (Zone I), alors que les plus larges équipes gouvernementales correspondent aux épisodes de croissance les plus faibles (Zone IV).

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Concernant la corrélation entre la taille du gouvernement et l’inflation comme illustrée sur le second diagramme (cf. figure 3), le raisonnement précédent s’applique mutatis mutandis. Les Zones II et III représenteront les deux extrémités sur une échelle d’efficience taille – inflation :

  1. La Zone III du second diagramme renferme les gouvernements ayant compté un nombre de ministres inférieur à la moyenne, couplé à des taux d’inflation dit « faibles » selon le critère précédemment énoncé. Elle constitue l’extrémité positive de l’échelle d’efficience, étant donné qu’elle assure le meilleur rapport taille – inflation.
  2. À l’opposé, la Zone II constitue l’extrémité négative de cette échelle, avec des gouvernements que nous qualifieront de pléthoriques (nombre de membres supérieur à la moyenne), pour des taux d’inflation considérés comme « forts ».

Sans postuler un lien de causalité, il se dégage néanmoins que les taux d’inflation les plus bas ont été réalisés avec les gouvernements les moins larges (Zone III), alors que les épisodes de plus forte volatilité coïncident avec les exécutifs relativement pléthoriques (Zone II).

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Il vient que l’analyse de la corrélation renforce l’idée qu’un gouvernement pléthorique pourrait nuire à la performance économique en ralentissant la croissance et en accélérant l’inflation. Cette conclusion corrobore les résultats établis récemment par Kim et al. (2019) ; voir aussi Grossman (1988), Gwartney et al. (1998), Vedder et Gallaway (1998) pour une analyse comparative. En effet, l’augmentation des ministères induit une augmentation proportionnelle des charges supportées par l’État, sans garantir une plus grande efficacité de l’équipe gouvernementale en retour.

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Par ailleurs, d’après la loi de Wagner, quel que soit le pays, les dépenses publiques augmentent constamment en même temps que la croissance des revenus. Il ressort du tableau 3 que les dépenses courantes du gouvernement (une composante des dépenses publiques) sont positivement corrélées avec la croissance du PIB. Cependant, en dépit de l’hypothèse de Peacock-Wiseman (cf. Peacock et Wiseman 1961), l’incidence macroéconomique des dépenses courantes du gouvernement s’amoindrit lorsque la taille du gouvernement augmente.

Que retenir en guise de conclusion ?

Fait 1. Le gouvernement est une condition nécessaire, quoique nullement suffisante, à la prospérité économique. En effet, aucune société au cours de l’histoire n’a jamais obtenu un niveau élevé de richesse sans gouvernement.

Fait 2. Après la mise en place des gouvernements, l’État de droit et l’établissement de droits de propriété privés ont souvent contribué de manière substantielle au développement économique.

Fait 3. Lorsque les gouvernements ont monopolisé la répartition des ressources et d’autres décisions économiques, les sociétés n’ont pas réussi à atteindre des niveaux relativement élevés de prospérité économique.

Fait 4. Une taille trop élevée du gouvernement étouffe la croissance économique.

Fait 5. Une taille trop élevée du gouvernement affaiblit la loi de Wagner.

Quelques recommandations jugées pertinentes

Recommandation 1. Certes la composition des gouvernements en RDC est fortement influencée par des considérations d’ordre politique et le souci d’assurer un équilibrage ethnique (dit « géopolitique »). Cependant, il serait plus judicieux d’éviter de tomber dans le piège de la multiplication des ministères sans s’assurer de la consistance de leurs portefeuilles, de la pertinence de leurs attributions et de l’importance de leur contribution marginale au progrès économique et social (cf. Vivre avec le Léviathan, Acemoglu et Robinson).

Recommandation 2. Il est nécessaire d’assurer le meilleur arbitrage possible entre les objectifs de performances économiques indispensables au progrès social, et la nécessité politique de gérer stratégiquement les ambitions des acteurs locaux. Dans un contexte de forte demande sociale et d’impatience populaire, les impératifs économiques et sociaux devraient jouir de la priorité par rapport aux autres considérations, fussent-elles politiques.

Recommandation 3. En parallèle, sous réserve des compétences féminines disponibles, il serait également crucial de veiller à l’objectif de la parité de représentation homme-femme au sein du gouvernement tel que prescrit à l’article 14 de la constitution de la République (cf. Journal Officiel de la RDC, numéro spécial 2011).

Par exemple, Agénor et Canuto (2015) ont montré, en considérant le cas du Brésil, que la promotion de l’égalité des sexes est non seulement souhaitable du point de vue de l’équité sociale, mais également pour son incidence positive sur la dynamique macroéconomique.

Recommandation 4. In fine, au-delà de la taille du gouvernement, la redevabilité des animateurs en matière de gestion publique serait également un déterminant majeur du succès de l’exécutif.

Co-auteurs :

Amsini Dandy Matata

Doctorant en économie – Université Protestante au Congo, Kinshasa. Co-fondateur d’Ishango RDC.

Jean-Paul K. Tsasa

PhD Candidate – Université du Québec, Montréal, Canada. Co-fondateur d’Ishango RDC.

 

 

Références :

Acemoglu, Daron and James A. Robinson, Living with the Leviathan (Provisional title), cited in David Sloan Wilson and Daron Acemoglu, 2016, “Stop Crying About the Size of Government. Start Caring About Who Controls It. The role of the state in the economy,” Interview, March. URL: http://evonomics.com/stop-crying-size-of-government

Acemoglu, Daron, Georgy Egorov and Konstantin Sonin, 2010, “Political Selection and Persistence of Bad Governments,” The Quarterly Journal of Economics, vol. 125, no. 4, 1511-1575, November. URL: http://www.jstor.org/stable/40961013

Afonso, António and Davide Furceri, 2010, “Government size, composition, volatility and economic growth,” European Journal of Political Economy, vol. 26, no. 4, 517-532, December. URL: http://doi.org/10.1016/j.ejpoleco.2010.02.002

Agénor, Pierre-Richard and Otaviano Canuto, 2015, “Gender Equality and Economic Growth in Brazil: A Long-Run Analysis,” Journal of Macroeconomics, vol. 43, 155-172, March. URL: http://doi.org/10.1016/j.jmacro.2014.10.004

Armey, Richard K., 1995, The Freedom Revolution: The New Republican House Majority Leader Tells why Big Government Failed, why Freedom Works, and how We Will Rebuild America, Washington, D.C.; Regnery Publishing, 318 pages.

Asimakopoulos, Stylianos and  Yiannis Karavias, 2016, “The Impact of Government Size on Economic Growth: A Threshold Analysis,” Economics Letters, vol. 139, 65-68, February. URL: http://doi.org/10.1016/j.econlet.2015.12.010

Barro, Robert J., 1990, “Government Spending in a Simple Model of Endogeneous Growth,” Journal of Political Economy, vol. 98, no. 5, 103-125, October. URL: http://www.jstor.org/stable/2937633

Clark, Collin, 1945, “Public Finance and Changes in the Value of Money,” The Economic Journal, vol. 55, no. 220, 371-389, December. URL: http://www.jstor.org/stable/2226020

Grossman, Philip J., 1988, “Government and economic growth: A non-linear relationship,” Public Choice, vol. 53, no. 2, 193-200, February. URL: http://www.jstor.org/stable/30024807

Gwartney, James, Robert Lawson and Randall Holcombe, 1998, The Size and Functions of Government and Economic Growth, Prepared for the Joint Economic Committee (Jim Saxton, Chairman), 33 pages, April.

Kabuya Kalala, François, Jean-Baptiste Ntagoma et Jean-Paul K. Tsasa, 2018, « Réexamen de la dynamique macroéconomique en République démocratique du Congo (I) : Comptabilité de la croissance », Revue Congo Challenge.

Kim, Dong-Hyeon, Yi-Chen Wu and Shu-ChinLin, 2018, “Heterogeneity in the effects of government size and governance on economic growth,” Economic Modelling, vol. 68, 205-216, January URL: http://doi.org/10.1016/j.econmod.2017.07.014

North, Douglass C, 1987, “Institutions, Transaction Costs and Economic Growth,” Economic Inquiry, vol. 25, no. 3, 419-428, July. URL: http://doi.org/10.1111/j.1465-7295.1987.tb00750.x

Peacock, Alan T. and Jack Wiseman, 1961, The Growth of Public Expenditure in the United Kingdom, Princeton University Press, 245 pages. URL: https://www.nber.org/books/peac61-1

Ram, Rati, 1986, “Government Size and Economic Growth: A New Framework and Some Evidence from Cross-Section and Time-Series Data,” The American Economic Review, vol. 76, no. 1, 191-203, March. URL: http://www.jstor.org/stable/1804136

Rodrik, Dani, 1998, “Why do More Open Economies Have Bigger Governments?” Journal of Political Economy, vol. 106, no. 5, 997-1032, October. URL: http://www.jstor.org/stable/10.1086/250038

Vedder, Richard K. and Lowell E. Gallaway, 1998, Government Size And Economic Growth, Prepared for the Joint Economic Committee (Jim Saxton, Chairman), 15 pages, December.

White, Halbert, 1980, “A Heteroskedasticity-Consistent Covariance Matrix Estimator and a Direct Test for Heteroskedasticity”, Econometrica, 48 (4): 817-838. URL: http://www.jstor.org/stable/1912934

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