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RDC : face à Kamerhe, Matungulu & Tshisekedi, pourquoi Fayulu a été le gagnant ?

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[TRIBUNE] – Deux jeunes scientifiques, Jean-Paul K. Tsasa Dandy Matata, avaient prédit, trois mois plus tôt, la réponse à cette réalité paradoxale. Ils étaient convaincus que la règle de majorité standard et celle de la candidature unique sont susceptible de conduire à des résultats à la fois socialement pervers et politiquement biaisés. Ci-dessous, la réflexion actualisée de Jean-Paul K. Tsasa :

Ce dimanche 11 novembre, à Genève, les sept principaux leaders de l’opposition congolaise ont porté leur choix sur Martin Fayulu, désigné candidat unique de l’opposition à la présidentielle du 23 décembre 2018 en République démocratique du Congo (RDC). Pourtant les favoris étaient vraisemblablement Vital Kamerhe et Félix Tshisekedi !

Contrairement au Front Commun pour le Congo (FCC) où le candidat unique a été désigné par l’autorité morale de ladite plateforme après consultations ; les sept principaux leaders de l’opposition congolaise ont opté de recourir au vote pour désigner leur candidat unique.

D’où la question : Pourquoi Martin Fayilu a été le gagnant n’étant vraisemblablement pas favori ? Avant de répondre à cette question, rappelons ici le déroulement du jeu. À ce propos, Sonia Rolley (journaliste RFI), note ceci : « Martin Fayulu a été élu après une élection à 2 tours. Lors du premier, seuls les 4 candidats en lice pouvaient voter. Les 2 favoris se sont annihilés. Au deuxième tour, les 7 pouvaient voter, Martin Fayulu était en compétition contre Matungulu et l’a emporté ».

Juste après la citation de Rolley, nous voulons attirer l’attention du lecteur sur deux faits importants :

Fait 1. En théorie du choix social : « être le plus populaire » ou « être favori » importe relativement peu. Le plus important c’est le contexte et le mode de scrutin (Arrow 1951, Maskin 1959, Acemoglu et al. 2013).

Fait 2. La règle de majorité standard et celle de la candidature unique sont susceptible de conduire à des résultats à la fois socialement pervers et politiquement biaisés ; d’où la nécessité d’éviter toute forme de troncature dans le processus du choix (Weber 1978, Myerson et Weber 1993).

Maintenant, avant de poursuivre notre réflexion, nous nous proposons de reprendre ici quelques avertissements utiles à rappeler.

Premièrement : s’il est indéniable que cette note rencontre l’actualité politique congolaise, son contenu se fondant sur des évidences scientifiques est absolument dénué de toute tentation de plaire à un quelconque regroupement politique. Dans ce contexte, la position y adoptée est politiquement neutre et analytiquement exempte de tout biais idéologique, car fondée sur des principes mathématiquement vérifiables et non partisans.

Deuxièmement : le propos développé ici devrait appeler à une réflexion courageusement froide plutôt qu’à des réactions chaudes et subjectives, en ce sens qu’il est possible que le caractère absolu de sa validité fasse objet d’exceptions d’ordre juridico-procédural ou politico-stratégique; et donc favorise un débat d’idées plutôt que des conjectures ou préjugés sans fondements scientifiques.

Troisièmement : le langage que nous adoptons ici est intentionnellement allégé pour permettre à un plus grand nombre de lecteurs d’en appréhender le message de fond. Les scientifiques rigoureux – notamment les théoriciens du choix social – risqueraient d’être quelque peu déçus. Néanmoins, nous espérons que la clarté et la concision des assertions et propos tenus, atténueront quelque peu un tel risque de déception.

À titre indicatif, nous reprenons à la fin de chaque affirmation forte quelques références bibliographiques pour les lecteurs désireux d’accéder à plus d’informations le cas échéant.

Revenons à présent au propos madame Sonia Rolley ; ce dernier peut être résumé comme suit :

TOUR 1. Quatre candidats : Fayilu ; Kamerhe ; Matungulu ; Tshisekedi. Perdants du 1er tour : Kamerhe ; Tshisekedi.

TOUR 2. Deux candidats : Fayilu ; Matungulu. Gagnant du 2è tour : Fayilu. Bemba et Katumbi étant exclus du processus ; les favoris étaient vraisemblablement Kamerhe et Tshisekedi. Mais alors, pourquoi ont-ils échoué ? Autrement dit : pourquoi Martin Fayilu a été le gagnant ?

D’emblée, il convient de noter que dans la théorie du choix social : « être le plus populaire » ou « être favori » importe relativement peu. Le plus important c’est le mode de scrutin. De ce fait, il est fort possible que « ceux qui sont perçus comme favoris » aient été victimes du système de vote utilisé (Arrow 1951, Maskin 1959, Acemoglu et al. 2013).

Pour mémoire, dans une tribune intitulé « Comment le président de la République devrait-il être élu ? » que nous avons publiée dans Zoom Eco le 20 août 2018 (Matata et Tsasa) ; nous avons clairement formulé quatre recommandations dont deux nous paraissent à propos dans le présent contexte :

1/ Dans un contexte de forte incitation au vote non citoyen, partisan et tribal, nous recommandons l’abandon de la règle de majorité standard et le recours à une règle permettant de « sélectionner » véritablement le gagnant majoritaire en traduisant les préférences complètes des électeurs.

2/ Nous nous opposons à la règle de candidature unique et, comme alternative, la mise en place d’un système électoral qui permettrait à l’électeur de procéder à un classement complet de ses préférences vis-à-vis d’un éventail inclusif des différents candidats en lice.

A RE(LIRE) : comment le président de la République devrait-il être élu ?

En effet, la règle de majorité standard et celle de la candidature unique sont susceptible de conduire à des résultats à la fois socialement pervers et politiquement biaisés (voir Weber 1978), Myerson et Weber (1993) pour une discussion plus détaillée sur ce risque de biais).

Pour limité ce biais, il existe une procédure naturelle consistant à organiser une « série d’élections par paires ». Dans ce cas, si à chaque élection les individus votent toujours pour le candidat le plus méritant selon leur ordre de préférence, alors à partir des vainqueurs majoritaires par paires, il émergera finalement le « véritable vainqueur », c’est-à-dire le gagnant majoritaire.

S’il arrive que le « véritable vainqueur » n’émerge pas ; alors dans ce cas, on choisit un nombre N inférieur ou égal au nombre de candidats en lice (En effet, N est inférieur au nombre de candidats s’il y a un perdant de Condorcet). Ensuite, chaque électeur devra construire une liste de N candidats par ordre de préférence.

Au premier de la liste, on attribue N points, au second N-1 points, et ainsi de suite, le N-ième de la liste se voyant attribuer 1 point. Le score d’un candidat est la somme de tous les points qui lui ont été attribués. Le candidat dont les scores sont les plus élevés remporte les élections.

Cette procédure a été proposée par l’économiste écossais Duncan Black, un des pionniers de la théorie du choix social. Comme tout mode de scrutin, cette procédure est loin d’être parfaite. Cependant, elle possède plusieurs avantages et plusieurs propriétés intéressantes notamment lorsqu’on est dans un contexte de forte incitation au vote non citoyen, partisan et tribal. D’après la procédure sus-évoquée :

1/ Si un candidat qui, confronté à tout autre candidat, est toujours le gagnant, alors ce candidat doit être élu.

2/ Si un candidat qui confronté à tout autre candidat est toujours le perdant alors ce candidat ne doit pas être élu.

3/ Si un candidat gagne et que l’on modifie les ordres de préférence dans les bulletins derrière le candidat gagnant, celui-ci doit rester gagnant.

4/ Si un candidat n’est pas gagnant et si on le rétrograde dans certains bulletins sans modifier l’ordre relatif des autres candidats alors il ne doit pas pouvoir gagner.

5/ Si un candidat est placé premier dans plus de la moitié des bulletins, il doit être élu.

6/ Si le candidat X est placé, dans tous les bulletins, derrière le candidat Y alors il ne peut pas gagner.

7/ Si un candidat est gagnant et si on range, dans chaque bulletin, les candidats dans l’ordre inverse, ce même candidat doit perdre.

Ce mode de scrutin est quelque peu fastidieux à mettre en œuvre lorsqu’on est en présence d’un nombre élevé des votants. Cependant, lors des discussions de Genève pour la désignation du candidat commun, le nombre de votants était relativement faible (sept personnalités). En conséquence, une telle procédure aurait été plus aisée à implémenter.

Aussi, à préciser, cela ne signifie pas qu’en implémentant cette procédure, Kamerhe, Matungulu ou Tshisekedi aurait forcément battu Fayilu. En revanche, cela suggère simplement qu’il aurait été très difficile de trouver des contre-arguments scientifiquement microfondés pour remettre en cause l’issue du vote.

Jean-Paul K. Tsasa

Ph.D candidate in economics

Université du Québec, Montréal, Canada

 

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

Acemoglu, Daron, James A. Robinson and Ragnar Torvik, 2013, “Why Do Voters Dismantle Checks and Balances?” The Review of Economic Studies, vol. 80, no. 3, 845-875. URL:https://www.jstor.org/stable/43551448

Arrow, Kenneth J., 1951, Social Choice and Individual Values, John Wiley, New York (2nd ed., 1963, Yale University Press). URL:

https://yalebooks.yale.edu/book/9780300179316/social-choice-and-individual-values

Black, Duncan, 1948, On the Rationale of Group Decision-making, Journal of Political Economy, vol. 56, no. 1, 23-34. URL: https://www.jstor.org/stable/1825026

Maskin, Eric S., 1979, “Voting for Public Alternatives: Some Notes on Majority Rule,”National Tax Journal, vol. 32, no. 2, 105-109. URL: http://www.jstor.org/stable/41863162

Myerson Roger B. and Robert J. Weber, 1993, “A Theory of Voting Equilibria,” The American Political Science Review, vol. 87, no. 1, 102-114. URL: https://www.jstor.org/stable/2938959

Weber, Robert J., 1978, “The Effectiveness of Voting Schemes,” Cowles Foundation Discussion Paper. URL: https://cowles.yale.edu/author/robert-j-weber

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